Archive for the ‘Gustave Flaubert’ Category

Les Pérégrinations de Saint Julien (Gustave Flaubert)

novembre 17, 2007

Il s’engagea dans une troupe d’aventuriers qui passaient.

Il connut la faim, la soif, les fièvres et la vermine. Il s’accoutuma au fracas des mêlées, à l’aspect des moribonds. Le vent tanna sa peau. Ses membres se durcirent par le contact des armures ; et comme il était très fort, courageux, tempérant, avisé, il obtint sans peine le commandement d’une compagnie.

Au début des batailles, il enlevait ses soldats d’un grand geste de son épée. Avec une corde à nœuds, il grimpait aux murs des citadelles, la nuit, balancé par l’ouragan, pendant que les flammèches du feu grégeois se collaient à sa cuirasse, et que la résine bouillante et le plomb fondu ruisselaient des créneaux. Souvent le heurt d’une pierre fracassa son bouclier. Des ponts trop chargés d’hommes croulèrent sous lui. En tournant sa masse d’armes, il se débarrassa de quatorze cavaliers. Il défit en champ clos tous ceux qui se proposèrent. Plus de vingt fois, on le crut mort.

Grâce à la faveur divine il en réchappa toujours ; car il protégeait les gens d’Eglise, les orphelins, les veuves et principalement les vieillards. Quand il en voyait un marchant devant lui, il criait pour connaître sa figure, comme s’il avait eu peur de le tuer par méprise.

Des esclaves en fuite, des manants révoltés, des bâtards sans fortune, toutes sortes d’intrépides affluèrent sous son drapeau, et il se composa une armée.

Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.

Tour à tour, il secourut le dauphin de France et le roi d’Angleterre, les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négus d’Abyssinie et l’empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves recouverts d’écailles de poisson, des Nègres munis de rondaches en cuir d’hippopotame et, montés sur des ânes rouges, des Indiens couleur d’or et brandissant par-dessus leurs diadèmes de larges sabres, plus clairs que des miroirs. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. Il traversa des régions si torrides que sous l’ardeur du soleil, les chevelures s’allumaient d’elles-mêmes comme des flambeaux ; et d’autres qui étaient si glaciales que les bras, se détachant du corps, tombaient par terre ; et des pays où il y avait tant de brouillards que l’on marchait environné de fantômes.

Des républiques en embarras le consultèrent. Aux entrevues d’ambassadeurs, il obtenait des conditions inespérées. Si un monarque se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup et lui faisait des remontrances. Il affranchit des peuples. Il délivra des reines enfermées dans des tours. C’est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d’Oberbirbach.

Gustave Flaubert in Trois Contes

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Flaubert à George Sand, 7 octobre 1871 (Gustave Flaubert)

octobre 27, 2007

Le lecteur me pardonnera cette digression: si cette lettre n’est naturellement pas un livre à proprement parler, elle se trouve, en revanche, dans un recueil. Et vous comprendrez aisément pourquoi je souhaitais vous en faire part

Croisset, 7 octobre 1871

Chère Maître,

J’ai reçu votre feuilleton hier, et j’y répondrais longuement si je n’étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d’en finir avec Aïssé.

Le milieu de votre article m’a fait verser un pleur. – Sans me convertir, bien entendu! J’ai été ému, voilà tout! mais non persuadé!

Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : Justice. Et tout notre mal vient d’oublier absolument cette première notion de la morale. – Et qui selon moi, comporte toute la morale.

La grâce, l’humanitarisme, le sentiment, l’idéal, nous ont joué d’assez vilains tours pour qu’on essaye du Droit et de la Science. Si la France ne passe pas, d’ici à peu de temps, à l’état critique, je la crois irrévocablement perdue. L’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien – qu’augmenter le nombre des imbéciles. Renan a dit cela supérieurement dans la préface de ses Questions contemporaines. Ce qu’il nous faut avant tout, c’est une aristocratie naturelle, c’est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tête. – Et le suffrage universel tel qu’il existe est plus stupide que le droit divin. Vous en verrez de belles si on le laisse vivre! La masse, le nombre, est toujours idiot. Je n’ai pas beaucoup de convictions. Mais j’ai celle-là, fortement. Cependant il faut respecter la masse si inepte qu’elle soit, parce qu’elle contient les germes d’une fécondité incalculable. – Donnez-lui la liberté mais non le pouvoir.

Je ne crois pas plus que vous aux distinctions de classes. – Les castes sont de l’archéologie. – Mais je crois que les Pauvres haïssent les Riches, et que les riches ont peur des pauvres. Ce sera éternellement. – Prêcher l’amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d’instruire les Riches, qui en somme sont les plus forts. Eclairez le bourgeois d’abord! Car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. – Le rêve est en partie accompli! Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions.

Les trois degrés de l’instruction ont donné leurs preuves depuis un an . 1° l’instruction supérieure a fait vaincre la Prusse ; 2° l’instruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 septembre ; 3° l’instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l’Instruction primaire était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère.

Dans trois ans tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient!

J’apprends aujourd’hui que la masse des Parisiens regrette Badinguet! Un plébiscite se prononcerait pour lui, je n’en doute pas. Tant le suffrage universel est une belle chose!

Cependant, je ne suis pas découragé comme vous et le gouvernement actuel me plaît, parce qu’il n’a aucun principe, aucune métaphysique, aucune blague.

Je m’exprime très mal. – Vous méritiez pourtant une autre réponse. Mais je suis fort pressé, ce qui ne m’empêche pas de vous embrasser très fortement.

Votre vieux Troubadour
Gve Flaubert

Pas si troubadour, pourtant ! Car la silhouette de l’ami, qu’on entrevoit dans votre article, est celle d’un coco peu aimable et d’un joli HHégoïste!

Flaubert à George Sand, 7 octobre 1871

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