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Libéralisme et Religion (Ludwig von Mises)

novembre 10, 2007

Le libéralisme est fondé sur une théorie purement rationnelle et scientifique de coopération sociale. Les politiques qu’il préconise sont l’application d’un système de connaissances qui ne se réfère en rien aux sentiments, aux croyances intuitives pour lesquelles aucune preuve logiquement satisfaisante ne peut être apportée, aux expériences mystiques, et à la perception personnelle de phénomènes supra-humains. En ce sens, on peut lui appliquer les épithètes — souvent mal comprises et interprétées erronément — d’athéiste et d’agnostique. Mais ce serait une grave erreur de conclure que les sciences de l’agir humain, et la politique déduite de leurs enseignements — le libéralisme — soient anti-théistes et hostiles à la religion. Elles sont radicalement opposées à tous les systèmes de théocratie. Mais elles sont entièrement neutres vis-à-vis des croyances religieuses qui ne prétendent pas se mêler de la conduite des affaires sociales, politiques et économiques.

La théocratie est un système social qui revendique à l’appui de sa légitimité un titre suprahumain. La loi fondamentale d’un régime théocratique est une vision intérieure non susceptible d’examen par la raison et de démonstration par des méthodes logiques. Son critère ultime est l’intuition qui fournit à l’esprit une certitude subjective à propos de choses qui ne peuvent être conçues par raison et raisonnement systématique. Si cette intuition se réfère à l’un des systèmes traditionnels d’enseignement concernant l’existence d’un divin Créateur et Maître de l’univers, nous l’appelons croyance religieuse. Si elle se réfère à un autre système, nous l’appelons croyance métaphysique. Ainsi un système de gouvernement théocratique n’est pas nécessairement fondé sur l’une des grandes religions historiques du monde. Il peut être déduit de positions métaphysiques qui répudient toutes les églises traditionnelles et confessions, et qui se glorifient de souligner leur caractère anti-théiste et anti-métaphysique. De nos jours, les plus puissants des partis théocratiques sont hostiles au christianisme et à toutes les religions dérivées du monothéisme juif. Ce qui les caractérise comme théocratiques, c’est leur volonté passionnée d’organiser les affaires temporelles de l’humanité en fonction d’un complexe d’idées dont la validité ne peut être démontrée par le raisonnement. Ils prétendent que leurs chefs sont doués mystérieusement d’un savoir inaccessible au reste des hommes et contraire aux idées adoptées par ceux auxquels le charisme est refusé. Les chefs charismatiques ont été investis par une puissance mystique supérieure, de la charge de conduire les affaires d’une humanité égarée. Eux seuls sont illuminés ; tous les autres sont ou bien aveugles et sourds, ou bien des malfaiteurs.

C’est un fait que nombre de variantes des grandes religions historiques ont été contaminées par des tendances théocratiques. Leurs missionnaires étaient animés d’une passion pour le pouvoir afin de subjuguer et détruire tous les groupes dissidents. Néanmoins, nous ne devons pas confondre les deux choses, religion et théocratie.

William James appelle religieux « les sentiments, actes et expériences d’individus dans leur solitude, dans la mesure où ils se sentent eux-mêmes être en relation avec le divin, de quelque façon qu’ils le considèrent » 5. Il énumère les croyances ci-après comme les caractéristiques de la vie religieuse : Que le monde visible est une partie d’un univers plus spirituel, d’où il tire sa signification principale ; que l’union ou la relation harmonieuse avec cet univers supérieur est notre vraie finalité ; que la prière, ou communion intérieure, avec l’esprit de cet univers plus élevé — que cet esprit soit « Dieu » ou « la loi » — est un processus au cours duquel un travail est réellement effectué, une énergie spirituelle est infusée dans le monde phénoménal et y produit des effets psychologiques ou matériels. La religion poursuit James, comporte aussi les caractéristiques psychologiques que voici : nouveau parfum stimulant qui s’ajoute à la vie comme un don, et qui prend la forme tantôt d’un enchantement lyrique, tantôt d’un appel au sérieux et à l’héroïsme, avec en outre une assurance de sécurité et un esprit de paix, et envers autrui, une prépondérance d’affection aimante 6.

Cette description des caractères de l’expérience religieuse et des sentiments religieux de l’humanité ne fait aucune référence à la structuration de la coopération sociale. La religion, aux yeux de James, est une relation purement personnelle et individuelle entre l’homme et une divine Réalité, sainte, mystérieuse et d’une majesté angoissante. Elle enjoint à l’homme un certain mode de conduite individuelle. Mais elle n’affirme rien touchant les problèmes d’organisation de la société. Saint François d’Assise, le plus grand génie religieux de l’Occident, ne s’occupait ni de politique ni d’économie. Il souhaitait apprendre à ses disciples comment vivre pieusement ; il ne dressa pas de plan pour l’organisation de la production et n’incita pas ses adeptes à recourir à la violence contre les contradicteurs. Il n’est pas responsable de l’interprétation de ses enseignements par l’ordre dont il fut le fondateur.

Le libéralisme ne place pas d’obstacles sur la route de l’homme désireux de modeler sa conduite personnelle et ses affaires privées sur la façon dont il comprend, par lui-même ou dans son église ou sa confession, l’enseignement de l’Evangile. Mais il est radicalement opposé à toute prétention d’imposer silence aux discussions rationnelles des problèmes de bien-être social par appel à une intuition ou révélation religieuse. Il ne veut imposer à personne le divorce ou la pratique du contrôle des naissances ; mais il s’élève contre ceux qui veulent empêcher les autres de discuter librement du pour et du contre en ces matières.

Dans l’optique libérale, le but de la loi morale est de pousser les individus à conformer leur conduite aux exigences de la vie en société, à s’abstenir de tous les actes contraires à la préservation de la coopération sociale pacifique, ainsi qu’au progrès des relations interhumaines. Les libéraux apprécient cordialement l’appui que les enseignements religieux peuvent apporter à ceux des préceptes moraux qu’ils approuvent eux-mêmes, mais ils s’opposent à celles des règles qui ne peuvent qu’entraîner la désintégration sociale, quelle que soit la source dont ces règles découlent.

C’est défigurer les faits que de dire, comme beaucoup de partisans de la théocratie religieuse, que le libéralisme combat la religion. Là où est admis le principe de l’intervention des églises dans les problèmes temporels, les diverses églises, confessions et sectes se combattent entre elles. En séparant Eglise et État, le libéralisme établit la paix entre les diverses factions religieuses et assure à chacune d’elles la possibilité de prêcher son évangile sans être molestée.

Le libéralisme est rationaliste. Il affirme qu’il est possible de convaincre l’immense majorité que la coopération pacifique dans le cadre de la société sert les intérêts bien compris des individus, mieux que la bagarre permanente et la désintégration sociale. Il a pleine confiance en la raison humaine. Peut-être que cet optimisme n’est pas fondé, et que les libéraux se sont trompés. Mais, en ce cas, il n’y a pas d’espoir ouvert dans l’avenir pour l’humanité.

Ludwig von Mises in L’Action humaine

5 W. James, The Varieties of Religious Experience, 35e impression, New York, 1925, p. 31.
6 Op. cit., pp. 485-486.

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La littérature dans un régime capitaliste

février 16, 2007

1. Le marché des produits littéraires

Le capitalisme donne à beaucoup de gens l’occasion de faire preuve d’initiative. Alors que la rigidité d’une société de statut demande à chacun le même résultat invariable et routinier, et ne tolère aucun écart par rapport aux modes de conduite traditionnels, le capitalisme encourage l’innovateur. Le profit est la récompense d’un écart couronné de succès par rapport aux façons usuelles de procéder ; la perte est la punition de celui qui s’accroche paresseusement à des méthodes obsolètes. L’individu est libre de montrer qu’il peut faire mieux que les autres.

Toutefois, cette liberté de l’individu est limitée. Elle est une conséquence de la démocratie du marché et dépend donc de l’appréciation des réalisations de l’individu par les consommateurs souverains. Ce qui rapporte sur le marché, ce n’est pas la bonne performance en tant que telle, mais la performance reconnue comme bonne par un nombre suffisamment important de consommateurs. Si le public acheteur est trop borné pour apprécier comme il convient la valeur d’un produit, aussi excellent soit-il, toutes les peines et toutes les dépenses ont été subies et effectuées en vain.

Le capitalisme est fondamentalement un système de production de masse ayant pour but de satisfaire les besoins des masses. Il déverse une corne d’abondance sur l’homme ordinaire. Il a élevé le niveau de vie moyen à un point dont on n’avait jamais rêvé dans les époques précédentes. Il a rendu accessibles à des millions de gens des réjouissances qui, il y a quelques générations, n’étaient à la portée que d’une petite élite.

L’exemple le plus remarquable nous est fourni par le développement d’un vaste marché pour tous les types de littérature. La littérature — au sens le plus large du terme — est aujourd’hui un bien demandé par des millions de gens. Ils lisent des journaux, des magazines et des livres ; ils écoutent les retransmissions et remplissent les théâtres. Les auteurs, les producteurs et les acteurs qui répondent aux souhaits du public gagnent des sommes considérables. Dans le cadre de la division sociale du travail, une nouvelle subdivision s’est développée : la catégorie des gens de lettres, c’est-à-dire des gens qui gagnent leur vie en écrivant. Ces auteurs vendent leurs services ou le produit de leurs efforts sur le marché, de même que tous les autres spécialistes vendent leurs services et leurs produits. En leur qualité d’écrivains, ils font partie intégrante du corps social de la société de marché.

Dans les époques pré-capitalistes, écrire était un art qui ne rapportait rien. Les forgerons et les cordonniers pouvaient gagner leur vie avec leur métier, pas les auteurs. Écrire était un art libéral, un passe-temps, pas une profession. C’était la noble occupation de riches individus, de rois, de grands du royaume et d’hommes d’État, de patriciens et d’autres gentilshommes financièrement indépendants. Les évêques, les moines, les professeurs d’université et les soldats écrivaient pendant leur temps libre. L’homme sans le sou qu’un élan irrésistible poussait à écrire devait d’abord s’assurer une autre source de revenus. Spinoza fabriquait des lentilles. Les deux Mill, le père et le fils, travaillaient dans les bureaux londoniens de la Compagnie des Indes orientales. Mais la plupart des auteurs pauvres vivaient de la générosité de riches amis des arts et des sciences. Les rois et les princes rivalisaient entre eux pour patronner les poètes et les écrivains. Les cours étaient le refuge de la littérature.

Il est un fait historique que ce système de patronage accordait aux auteurs une parfaite liberté d’expression. Les patrons n’essayaient pas d’imposer leur propre philosophie et leurs propres normes de goût et d’éthique à leurs protégés. Ils cherchaient souvent à les protéger contre les autorités ecclésiastiques. Il était au moins possible pour un auteur qui avait été banni d’une ou de plusieurs cours de trouver refuge dans une cour rivale.

Néanmoins, l’image des philosophes, des historiens et des poètes évoluant au milieu des courtisans et dépendant des bonnes grâces d’un despote n’était pas très édifiante. Les anciens libéraux saluèrent le développement d’un marché des produits littéraires comme une composante essentielle du processus d’émancipation des hommes vis-à-vis de la tutelle des rois et des aristocrates. A partir de là, pensaient-ils, le jugement des classes instruites sera prépondérant. Quelle merveilleuse perspective ! Une nouvelle lumière semblait poindre.

2. Le succès du marché des livres

Il y avait cependant quelques défauts dans ce tableau.

La littérature n’est pas conformisme, mais dissidence. Les auteurs qui se contentent de répéter ce que tout le monde approuve et souhaite entendre n’ont pas d’importance. Seul compte l’innovateur, le dissident, celui qui introduit des choses jamais entendues auparavant, l’homme qui rejette les normes traditionnelles et cherche à remplacer les vieilles valeurs et les vieilles idées par de nouvelles. Il est par nécessité anti-autoritaire, opposé au gouvernement et à l’immense majorité de ses contemporains. Il est précisément l’auteur dont la plus grande partie du public n’achète pas les livres.

Quoi que l’on puisse penser de Marx et de Nietzsche, personne ne peut nier que leur succès posthume a été considérable. Ils seraient pourtant tous les deux morts de faim s’ils n’avaient pas eu d’autres sources de revenus que leurs droits d’auteurs. Les dissidents et les innovateurs ont peu à attendre de la vente de leurs livres sur le marché habituel.

Le champion du marché du livre, c’est l’auteur de fiction qui écrit pour les masses. Il serait erroné de croire que les acheteurs préfèrent toujours les mauvais livres aux bons. Comme ils manquent de jugement, ils sont prêts à absorber même de bons livres. Il est vrai que la plupart des romans et des pièces publiés aujourd’hui sont bons à jeter au panier. On ne peut rien attendre d’autre quand des milliers de volumes sont écrits chaque année. Notre époque sera peut-être appelée un jour l’âge de l’épanouissement de la littérature si seulement un livre publié sur mille se révélait valoir les grands livres du passé.

De nombreux critiques prennent plaisir à accuser le capitalisme de ce qu’ils appellent le déclin de la littérature. Ils devraient peut-être inculper leur propre incapacité à séparer le bon grain de l’ivraie. Sont-ils plus avisés que leurs prédécesseurs d’il y a une centaine d’année ? Aujourd’hui, par exemple, tous les critiques chantent les louanges de Stendhal. Mais lorsque ce dernier mourut en 1842, il était peu connu et incompris.

Le capitalisme a pu rendre les masses suffisamment prospères pour qu’elles puissent acheter des livres et des magazines. Mais il ne peut pas leur donner le discernement de Mécène ou de Can Grande della Scala. Ce n’est pas la faute du capitalisme si l’homme moderne n’apprécie pas les livres peu communs.

3. Quelques remarques sur les romans policiers

L’époque où le mouvement anti-capitaliste radical a acquis un pouvoir apparemment irrésistible, a engendré un nouveau genre littéraire, le roman policier. La génération des Anglais qui mirent le Parti travailliste au pouvoir fut enchantée par des auteurs comme Edgar Wallace. L’un des auteurs socialistes britanniques les plus marquants, G.D.H. Cole a, est tout aussi remarquable comme auteur de romans policiers. Un marxiste cohérent devrait dire que le roman policier — peut-être avec les films d’Hollywood, les comédies et « l’art » du strip-tease — constitue la superstructure artistique de l’époque du syndicalisme et de la socialisation.

De nombreux historiens, sociologues et psychologues ont essayé d’expliquer la popularité de ce genre étrange. La plus approfondies de ces recherches est celle du professeur W.O. Aydelotte. Ce dernier a raison d’affirmer que le mérite historique des romans policiers est de décrire des rêveries et de nous renseigner ainsi sur les gens qui les lisent. Il a tout autant raison de suggérer que le lecteur s’identifie avec le détective, ce qui rend en général ce détective une extension de son ego 1.

Ce lecteur est en fait un homme frustré qui n’a pas atteint la position que son ambition le poussait à rechercher. Comme nous l’avons déjà dit, il est disposé à se consoler en accusant l’injustice du système capitaliste. Il a échoué parce qu’il est honnête et respectueux de la loi. Ses concurrents plus chanceux ont réussi en raison de leur absence de probité : ils ont eu recours à des ruses déloyales auxquelles lui, homme pur consciencieux, n’aurait jamais songé. Si seulement les gens savaient à quel point ces arrogants sont malhonnêtes. Malheureusement, leurs crimes restent cachés et ils jouissent d’une réputation imméritée. Mais le jour du jugement dernier viendra. Lui-même les démasquera et dévoilera leurs méfaits.

Le déroulement typique des événements d’un roman policier est le suivant : Un homme que tout le monde considère comme respectable et incapable de la moindre mauvaise action a commis un crime abominable. Personne ne le soupçonne. Mais le fin limier ne peut pas être trompé. Il sait tout sur de tels hypocrites moralisateurs. Il assemble toutes les preuves pour confondre le coupable. Grâce à lui le bien finit par triompher.

Démasquer l’escroc qui se fait passer pour un citoyen respectable était, avec une tendance latente à l’opposition aux bourgeois, un sujet également souvent traité à un niveau littéraire plus élevé, par exemple par Ibsen dans Les Piliers de la société. Le roman policier rabaisse l’intrigue et y fait entrer le personnage facile du détective satisfait de lui qui prend plaisir à humilier un homme que tout le monde considère comme un citoyen irréprochable. La motivation du détective est une haine subconsciente du « bourgeois » qui a réussi. Ses homologues sont les inspecteurs des forces de police du gouvernement b. Ils sont trop bornés et trop préoccupés pour résoudre l’énigme. On sous-entend même parfois qu’ils sont sans le savoir favorables au coupable parce que sa position sociale les impressionne fortement. Le détective surmonte les obstacles que leur paresse met sur sa route. Son triomphe est une défaite des autorités de l’État bourgeois qui ont choisi de tels officiers de police.

Voilà pourquoi le roman policier est populaire auprès des gens souffrant d’une ambition frustrée. (Il y a également, bien entendu, d’autres lecteurs de romans policiers c). Ils rêvent jour et nuit d’assouvir leur vengeance sur leurs concurrents qui ont réussi. Ils rêvent de l’instant où leur rival, « menottes aux poignets, sera embarqué par la police. » Cette satisfaction leur est donnée indirectement lors du point culminant de l’histoire dans laquelle ils s’identifient au détective et identifient le meurtrier arrêté avec le rival qui les a dépassés 2.

4. La liberté de la presse

La liberté de la presse est l’une des caractéristiques fondamentales d’une nation de citoyens libres. Elle constitue l’un des points essentiels du programme politique du libéralisme classique. Personne n’a jamais réussi à avancer la moindre objection défendable contre ces deux classiques : Areopagitica (1644) de John Milton et On liberty ([De la Liberté], 1859) de John Stuart Mill. L’absence de censure est le sang de la littérature.

Une presse libre ne peut exister que s’il y a contrôle privé des moyens de production. Dans une communauté socialiste, où tous les moyens de publication et toutes les imprimeries sont possédés et dirigés par le gouvernement, il ne peut être question d’une presse libre. Seul le gouvernement détermine qui doit avoir le temps et l’occasion d’écrire, ainsi que ce qui doit être imprimé et publié. Comparée à la situation prévalant en Russie soviétique, même la Russie tsariste ressemblait, rétrospectivement, à un pays jouissant de la liberté de la presse. Quand les nazis ont perpétré leurs célèbres autodafés, ils se conformaient strictement aux plans de l’un des grands auteurs socialistes : Cabet 3.

Comme toutes les nations se dirigent vers le socialisme, la liberté des auteurs disparaît peu à peu. Il devient jour après jour plus difficile de publier un livre ou un article dont le contenu déplait au gouvernement ou aux puissants groupes de pression. Les hérétiques ne sont pas encore « liquidés » comme en Russie, et leurs livres ne sont pas non plus brûlés par ordre de l’Inquisition. Il n’y a pas non plus de retour à l’ancien système de censure. Les soi-disant progressistes ont des armes bien plus efficaces à leur disposition. Leur principal outil d’oppression est de boycotter les auteurs, les directeurs d’édition, les éditeurs, les imprimeurs, les publicitaires et les lecteurs.

Tout le monde est libre de s’abstenir de lire les livres, les revues et les journaux qu’il n’aime pas et de recommander aux autres de les éviter. Mais c’est une autre histoire lorsque certaines personnes menacent d’autres individus de sérieuses représailles au cas où ils n’arrêteraient pas d’aider certaines publications et leurs éditeurs. Dans de nombreux pays les éditeurs de journaux et de magazines craignent la perspective d’un boycottage de la part des syndicats. Ils évitent les discussions franches sur la question et se soumettent tacitement aux diktats des leaders syndicaux 4.

Les dirigeants syndicaux sont bien plus susceptibles que ne l’étaient les majestés royales ou impériales des époques passées. Ils ne supportent pas la plaisanterie. Leur susceptibilité a brisé la satire, la comédie et la comédie musicale au théâtre et a condamné les films de cinéma à la stérilité.

Dans l’ancien régime d, les théâtres étaient libres de mettre en scène les moqueries de Beaumarchais vis-à-vis de l’aristocratie et l’opéra immortel composé par Mozart. En France, sous le Second Empire, La Grande Duchesse de Gerolstein, d’Offenbach et Halévy, parodiait l’absolutisme, le militarisme et la vie de cours. Napoléon III lui-même et certains autres monarques européens s’amusèrent de cette pièce qui les tournait en ridicule. A l’époque victorienne, le censeur du théâtre britannique, Lord Chamberlain, n’empêcha pas la représentation des comédies musicales de Gilbert et Sullivan, qui se moquaient de toutes les vénérables institutions du système de gouvernement britannique. Des Lords remplissaient les loges pendant que sur scène le Comte de Montararat chantait : « La Chambre des Pairs n’avait aucune prétention à l’élévation intellectuelle. »

De nos jours il est hors de question de parodier sur scène les pouvoirs en place. On ne tolère aucune réflexion désobligeante sur les syndicats, les coopératives, les entreprises dirigées par le gouvernement, les déficits budgétaires et autres caractéristiques de l’État-providence. Les dirigeants syndicaux et les bureaucrates sont sacro-saints. Restent à la comédie les sujets qui ont rendu abominables les opérettes et la comédie hollywoodienne.

5. Le fanatisme des gens de lettres

Un observateur superficiel des idéologies actuelles pourrait facilement ne pas reconnaître le fanatisme prévalant chez les faiseurs de l’opinion publique et les manœuvres qui rendent inaudibles la voix des dissidents. Il semble y avoir désaccord sur des questions considérées comme importantes. Les communistes, les socialistes et les interventionnistes ainsi que les diverses sectes et écoles de ces partis, se combattent entre eux avec une telle ardeur que l’attention est détournée des dogmes fondamentaux sur lesquels ils sont en accord total. D’un autre côté, les quelques penseurs indépendants qui ont le courage de mettre en doute ces dogmes sont en pratique mis hors-la-loi et leurs idées ne peuvent pas atteindre le public des lecteurs. La formidable machine de propagande et d’endoctrinement « progressiste » a bien réussi à faire respecter ses tabous. L’orthodoxie intolérante des écoles prétendument « hétérodoxes » domine la scène.

Ce dogmatisme « hétérodoxe » est un mélange contradictoire et confus de diverses doctrines incompatibles entre elles. C’est l’éclectisme dans ce qu’il a de pire, une accumulation incompréhensible d’hypothèses empruntées à des sophismes et à des malentendus démolis depuis belle lurette. Elle comprend des bouts en provenance de plusieurs auteurs socialistes, de la variété « utopique » et de la variété « marxiste scientifique », de l’École historique allemande, des Fabiens, des Institutionnalistes américains, des Syndicalistes français, des Technocrates. Elle répète les erreurs de Godwin, Carlyle, Ruskin, Bismarck, Sorel, Veblen et d’autres moins connus.

Le dogme fondamental de ce chœur décrète que la pauvreté est la conséquence d’institutions sociales inéquitables. Le péché originel qui a privé l’humanité de la vie merveilleuse du Jardin d’Eden fut l’établissement de la propriété privée et de l’entreprise privée. Le capitalisme ne sert que les intérêts égoïstes de farouches exploiteurs. Il condamne les masses d’hommes droits à l’appauvrissement progressif et à la déchéance. Ce qu’il faut pour rendre tous ces gens prospères, c’est dompter les cupides exploiteurs grâce au grand dieu nommé État. La motivation du « service » doit remplacer la motivation du « profit ». Heureusement, disent-ils, aucune intrigue et aucune brutalité de la part des abominables « royalistes économiques » ne peut remettre en question le mouvement de réforme. L’avènement d’un âge de planification centralisée est inévitable. Il y aura alors abondance pour tous. Ceux qui souhaitent accélérer cette grande transformation se désignent eux-mêmes comme progressistes précisément parce qu’ils prétendent œuvrer pour la réalisation de ce qui est à la fois désirable et en accord avec les lois inexorables de l’évolution historique. Ils dénoncent comme réactionnaires tous ceux qui se sont engagés dans l’effort vain d’arrêter ce qu’ils appellent le progrès.

Du point de vue de ces dogmes, les progressistes préconisent certaines politiques qui, à les entendre, pourraient soulager immédiatement le sort des masses qui souffrent. Ils recommandent, par exemple, l’expansion du crédit et l’accroissement de la quantité de monnaie en circulation, des taux de salaire minimums à décréter et à faire appliquer soit par le gouvernement soit par la pression et la violence des syndicats, le contrôle du prix des biens et des loyers, ainsi que d’autres mesures interventionnistes. Les économistes ont cependant démontré que de tels remèdes de charlatan n’arrivaient pas à engendrer les résultats que leurs avocats cherchent à atteindre. Leur conséquence est une situation qui, du point de vue de ceux-là même qui les préconisent et qui y ont recours, est pire encore que l’état précédent qu’ils devaient modifier. L’expansion du crédit conduit au retour périodique des crises économiques et des périodes de dépression. L’inflation fait grimper le prix de tous les biens et services. Les tentatives visant à faire appliquer des taux de salaire supérieurs à ceux qui seraient déterminés par un marché libre produisent un chômage de masse prolongé année après année. Le plafonnement des prix conduit à une diminution de l’offre des biens concernés. Les économistes ont prouvé ces théorèmes d’une manière irréfutable. Aucun pseudo-économiste « progressiste » n’a d’ailleurs jamais essayé de les réfuter.

L’accusation essentielle portée par les progressistes contre le capitalisme est que la récurrence des crises et des dépressions, ainsi que le chômage de masse, sont des caractéristiques qui lui sont inhérentes. La démonstration que ces phénomènes sont, au contraire, le résultat des tentatives interventionnistes de contrôler le capitalisme et d’améliorer la situation de l’homme ordinaire donne à l’idéologie progressiste le coup de grâce. Comme les progressistes ne sont pas en mesure d’avancer la moindre objection défendable contre les enseignements des économistes, ils essaient de les cacher au peuple et plus particulièrement aux intellectuels et aux étudiants des universités. Toute référence à l’une de ces hérésies est formellement interdite. Leurs auteurs sont traités de tous les noms et on dissuade les étudiants de lire leur « fatras idiot ».

D’après le dogmatique progressiste, il existe deux groupes d’hommes se disputant pour savoir quelle sera la quantité du « revenu national » que chacun gardera pour lui. La classe possédante, les entrepreneurs et les capitalistes, auxquels ils se réfèrent souvent sous l’appellation de « patronat », n’est pas préparée à abandonner aux « travailleurs », c’est-à-dire aux salariés et aux employés, plus qu’une peccadille, à peine plus que le minimum vital. Les travailleurs, comme on peut facilement le comprendre puisqu’ils sont énervés par la cupidité des patrons, sont enclins à tendre une oreille aux extrémistes, aux communistes, à ceux qui veulent exproprier totalement le patronat. Toutefois, la majorité de la classe des travailleurs est suffisamment modérée pour ne pas céder à l’extrémisme excessif. Ils rejettent le communisme et sont prêts à se contenter de moins que la confiscation totale des rentes « imméritées ». Leur objectif est une solution médiane, le planisme, l’État-providence, le socialisme. Dans cette controverse, les intellectuels qui n’appartiennent prétendument à aucun des deux camps opposés, sont appelés à jouer le rôle d’arbitres. Eux — les professeurs, représentants de la science, et les écrivains, représentants de la littérature — doivent freiner les extrémistes de chaque groupe, ceux qui recommandent le capitalisme comme ceux qui préconisent le communisme. Ils doivent être du côté des modérés. Ils doivent défendre le planisme, l’État-providence, le socialisme et soutenir toutes les mesures destinées à réfréner la cupidité du patronat et à l’empêcher d’abuser de son pouvoir économique.

Il n’est pas nécessaire de recommencer à nouveau une analyse détaillée de tous les sophismes et de toutes les contradictions qu’implique cette façon de penser. Il est suffisant de distinguer trois erreurs fondamentales.

Premièrement : Le grand conflit idéologique de notre époque n’est pas une lutte pour la répartition du « revenu national ». Ce n’est pas une dispute entre deux classes dont chacune désire s’approprier la plus grande part d’une somme disponible et devant être distribuée. C’est un désaccord concernant le choix le plus adéquat du système d’organisation économique de la société. La question est : lequel de ces deux systèmes, capitalisme ou socialisme, garantit-il une productivité plus grande des efforts humains en vue d’améliorer le niveau de vie des gens ? La question est aussi : le socialisme peut-il être considéré comme une solution alternative au capitalisme et une quelconque conduite rationnelle des activités de production, c’est-à-dire une conduite basée sur le calcul économique, peut-elle être effectuée dans un régime socialiste ? Le fanatisme et le dogmatisme des socialistes se manifestent dans le fait qu’ils refusent obstinément d’examiner ces questions. Avec eux, la conclusion est déjà réglée d’avance : le capitalisme est le pire de tous les maux et le socialisme est l’incarnation de tout ce qui est bien. Toute tentative d’analyser les problèmes économiques d’une communauté socialiste est considérée comme un crime de lèse-majesté. Comme la situation actuellement en vigueur dans les pays occidentaux ne permet pas encore de liquider, selon la méthode russe, de tels contrevenants, ils les insultent et les calomnient, jettent la suspicion sur leurs motivations et les boycottent 5.

Deuxièmement : Il n’y a pas de différence économique entre le socialisme et le communisme. Les deux termes se rapportent au même système d’organisation de la société, c’est-à-dire au contrôle public de tous les moyens de production, par opposition au contrôle privé des moyens de production, à savoir le capitalisme. Les deux termes, socialisme et communisme, sont synonymes. Le document que tous les socialistes marxistes considèrent comme le fondement inébranlable de leurs principes est intitulé Manifeste communiste. Inversement, le nom officiel de l’empire russe est Union des républiques socialistes soviétiques (U.R.S.S.) 6.

L’antagonisme entre les partis socialistes et communistes actuels ne concerne pas le but ultime de leurs politiques. Il concerne principalement la volonté des dictateurs russes d’assujettir autant de pays que possible, et en premier lieu les États-Unis. Il concerne, de plus, la question de savoir si la réalisation du contrôle public des moyens de production doit être obtenue par des méthodes constitutionnelles ou par un renversement violent du gouvernement en place.

Les termes « planisme » et « État-providence » tels qu’ils sont utilisés par les économistes, les hommes d’État, les politiciens et toutes les autres personnes ne signifient pas non plus quelque chose de différent du but final du socialisme et du communisme. Le planisme signifie que le plan du gouvernement doit remplacer les plans des citoyens individuels. Il veut dire que les entrepreneurs et les capitalistes doivent être privés de la liberté d’utiliser leurs capitaux d’après leurs propres projets et qu’ils sont obligés de se soumettre sans condition aux ordres émis par le bureau central de planification. Ceci revient à transférer le contrôle des entrepreneurs et des capitalistes au gouvernement.

C’est par conséquent une grave erreur que de considérer le socialisme, le planisme ou l’État-providence comme des solutions au problème de l’organisation économique de la société qui différeraient de celle du communisme et qui devraient être considérées comme « moins absolutistes » ou « moins radicales ». Le socialisme et le planisme ne sont pas des antidotes au communisme comme semblent le croire de nombreuses personnes. Un socialiste n’est plus modéré qu’un communiste que dans la mesure où il ne livre pas de documents secrets de son pays aux agents russes et ne projette pas d’assassiner les bourgeois anticommunistes. C’est, bien entendu, une différence très importante. Mais cela ne concerne en rien le but ultime de l’action politique.

Troisièmement : Capitalisme et socialisme sont deux modèles distincts d’organisation sociale. Le contrôle privé des moyens de production et leur contrôle public sont des notions contradictoires et pas seulement contraires. Il ne peut pas exister d’économie mixte, de système qui se tiendrait à mi-chemin entre le capitalisme et le socialisme. Ceux qui défendent ce que l’on prend à tort pour une solution médiane ne recommandent pas un compromis entre socialisme et capitalisme, mais un troisième modèle qui possède ses caractéristiques propres et qui doit être jugé selon ses propres mérites. Ce troisième système, que les économistes appellent interventionnisme, ne combinent pas, comme le proclament ses partisans, certains traits du capitalisme avec certaines caractéristiques du socialisme. C’est une chose totalement différente de chacun des deux. Les économistes qui déclarent que l’interventionnisme n’atteint pas les objectifs que ses tenants veulent obtenir, mais empire les choses — non pas du propre point de vue de l’économiste, mais de celui-là même des avocats de l’interventionnisme — ne sont pas des individus intransigeants et extrémistes. Ils ne font que décrire les conséquences inévitables de l’interventionnisme.

Quand Marx et Engels, dans le Manifeste communiste, défendaient des mesures interventionnistes données, ils ne voulaient pas recommander un compromis entre le socialisme et le capitalisme. Ils considéraient ces mesures — qui, incidemment, sont les mêmes que celles qui forment l’essence des politiques de New Deal et de Fair Deal — comme les premiers pas sur la voie vers l’instauration du communisme intégral. Ils décrivaient eux-mêmes ces mesures comme « économiquement insuffisantes et insoutenables » et les réclamaient que parce que ces mesures « au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier ».

La philosophie sociale et économique des progressistes est donc un plaidoyer en faveur du socialisme et du communisme.

6. Les pièces et les romans « sociaux »

Le public, qui soutient les idées socialistes, demande plus de pièces et de romans socialistes (« sociaux »). Les auteurs, eux-mêmes imprégnés d’idées socialistes, sont prêts à offrir la matière réclamée. Ils décrivent des situations peu satisfaisantes qui, comme ils l’insinuent, sont la conséquence inévitable du capitalisme. Ils dépeignent la pauvreté et la misère noire, l’ignorance, la saleté et la maladie des classes exploitées. Ils critiquent sévèrement le luxe, la stupidité et la corruption morale des classes exploiteuses. A leurs yeux tout ce qui est mal et ridicule est bourgeois et tout ce qui est bon et sublime est prolétaire.

Les auteurs qui traitent des vies de personnes touchées par la pauvreté peuvent être divisés en deux catégories. La première est celle de ceux qui n’ont pas eu eux-mêmes l’expérience de la pauvreté, qui sont nés et ont été élevés dans un milieu « bourgeois » ou dans un milieu de salariés ou de paysans prospères : l’environnement dans lequel ils situent les personnages de leurs pièces et de leurs romans leur est étranger. Ces auteurs doivent donc, avant de commencer à écrire, rassembler des informations sur la vie de la classe qu’ils veulent dépeindre. Ils débutent leurs recherches. Mais, bien sûr, ils n’abordent pas le sujet de leurs études avec un esprit impartial. Ils savent à l’avance ce qu’ils découvriront. Ils sont convaincus que la situation des salariés est horrible et affligeante au-delà de toute imagination. Ils ferment les yeux sur tout ce qu’ils ne veulent pas voir et ne trouvent que ce qui confirme leurs idées préconçues. Les socialistes leur ont enseigné que le capitalisme est un système faisant terriblement souffrir les masses et que plus le capitalisme progresse et atteint sa pleine maturité, plus l’immense majorité s’appauvrit. Leurs romans et leurs pièces sont construits comme des cas d’école permettant de démontrer ce dogme marxiste.

Ce qui ne va pas avec ces auteurs n’est pas qu’ils choisissent de dépeindre la misère et le dénuement. Un artiste peut montrer sa maîtrise en traitant n’importe quel type de sujet. Leur erreur consiste plutôt dans leur déformation tendancieuse et dans leur interprétation erronée des conditions sociales. Ils n’arrivent pas à saisir que les circonstances choquantes qu’ils décrivent sont le résultat de l’absence de capitalisme, les vestiges du passé pré-capitaliste ou les effets de politiques sabotant le fonctionnement du capitalisme. Ils ne comprennent pas que le capitalisme, en générant une production à grande échelle pour la consommation de masse, est fondamentalement un système qui élimine la misère autant que possible. Ils ne décrivent le salarié que dans son rôle d’ouvrier d’usine et ne réfléchissent jamais au fait qu’il est aussi le principal consommateur soit des biens manufacturés eux-mêmes, soit de la nourriture et des matières premières contre lesquelles on les échange.

La prédilection de ces auteurs pour traiter de la misère et de la détresse se transforme en une scandaleuse distorsion de la vérité quand ils laissent entendre qu’ils dépeignent une situation typique et représentative du capitalisme. L’information fournie par les données statistiques concernant la production et la vente de tous les articles de la production à grande échelle montre clairement que le salarié type ne vit pas dans les tréfonds de la misère.

Le représentant le plus éminent de l’école de la littérature « sociale » est Émile Zola. Il a établi le modèle qu’une foule d’imitateurs moins doués a adopté. A son avis l’art devait être intimement lié à la science. Il devait se fonder sur la recherche et illustrer les trouvailles de la science. Or le principal résultat des sciences sociales, selon Zola, était le dogme expliquant que le capitalisme serait le pire de tous les maux et que l’avènement du socialisme serait à la fois inévitable et hautement désirable. Ses romans étaient « en fait un ensemble d’homélies socialistes » 7. Mais Zola, avec ses préjugés et son zèle prosocialiste, fut vite surpassé par la littérature « prolétarienne » de ses adeptes.

Les critiques littéraires « prolétariens » prétendent que ces auteurs « prolétariens » ne font que traiter des faits bruts de l’expérience du prolétariat 8. Toutefois, ces auteurs ne font pas que rapporter des faits. Ils les interprètent du point de vue des enseignements de Marx, de Veblen et des Webb. Cette interprétation est le fond de leurs écrits, le point saillant qui les caractérise comme propagande prosocialiste. Ces écrivains considèrent les dogmes sur lesquels reposent leur explication des événements comme étant évidents et irréfutables, et sont pleinement convaincus que leurs lecteurs partagent leur confiance. Il leur semble ainsi souvent superflu de mentionner explicitement les doctrines. Ils ne s’y réfèrent parfois que par insinuation. Mais ceci ne change pas le fait que tout ce qu’ils font passer dans leurs livres dépend de la validité des principes socialistes et des constructions pseudo-économiques. Leur fiction est une illustration des leçons des doctrinaires anti-capitalistes et s’effondre avec elles.

La deuxième catégorie des auteurs de fiction « prolétarienne » sont ceux qui sont nés dans le milieu de prolétaires qu’ils décrivent dans leurs livres. Ces hommes sont sortis de cet environnement de travailleurs manuels et ont rejoint les rangs des professions libérales. Ils ne sont pas, contrairement aux auteurs prolétariens issus d’un milieu « bourgeois », dans la nécessité d’apprendre quelque chose sur la vie des salariés. Ils peuvent utiliser leur propre expérience.

Cette expérience personnelle leur apprend des choses qui contredisent catégoriquement les dogmes essentiels du credo socialiste. On ne barre pas l’accès à des positions plus satisfaisantes aux fils talentueux et très travailleurs de parents vivant dans des conditions modestes. Les auteurs issus d’un milieu « prolétarien » sont eux-mêmes un témoignage de ce fait. Ils savent pourquoi eux ont réussi alors que la plupart de leurs frères et de leurs camarades n’y sont pas parvenus. Au cours de leur progression vers une meilleure position sociale, ils ont amplement eu l’occasion de rencontrer d’autres jeunes gens qui, comme eux, désiraient apprendre et progresser. Ils savent pourquoi certains d’entre eux ont trouvé leur voie et pourquoi d’autres l’ont ratée. Désormais, vivant au sein des « bourgeois », ils découvrent que ce qui distingue l’homme qui gagne beaucoup d’argent de celui qui en gagne moins n’est pas que le premier est un escroc. Ils n’auraient pas dépassé le niveau auquel ils sont nés s’ils avaient été assez stupides pour ne pas voir que beaucoup d’industriels et de membres des professions libérales sont eux aussi des self-made men, qui ont commencé par être pauvres. Ils ne peuvent pas ne pas saisir que les différences de revenus sont dues à des facteurs autres que ceux suggérés par le ressentiment socialiste.

Si de tels auteurs se laissent aller à écrire ce qui est en réalité une prose prosocialiste, ils ne sont pas sincères. Leurs romans et leurs pièces ne sont pas véridiques et sont donc bonnes à jeter à la poubelle. Ils sont bien en deçà du niveau des livres de leurs collègues d’origine « bourgeoise », qui au moins croient ce qu’ils écrivent.

Les auteurs socialistes ne se contentent pas de dépeindre la situation des victimes du capitalisme. Ils s’occupent aussi de la vie et des actions de ses bénéficiaires : les hommes d’affaires. Ils sont résolus à révéler aux lecteurs comment naissent les profits. Comme ils ne sont pas eux-mêmes — Dieu merci — familiers d’un sujet aussi sale, ils cherchent d’abord des informations dans les livres des historiens compétents. Voici ce que ces experts leur racontent sur les « gangsters de la finance » et les « requins de l’industrie » et sur la façon dont ils acquièrent leurs richesses : « Il commença sa carrière comme conducteur de bestiaux, ce qui veut dire qu’il achetait le bétail des fermiers et le menait au marché pour l’y vendre. Le bétail était vendu aux bouchers d’après son poids. Juste avant de se rendre au marché, il gavait les bêtes de sel et leur donnait à boire de grandes quantités d’eau. Un gallon d’eau pesait environ huit livres. Mettez trois ou quatre gallons d’eau dans une vache, et vous avez quelque chose en plus quand il s’agit de la vendre. » 9 Dans la même veine, des douzaines et des douzaines de romans et de pièces de théâtre racontent les transactions du vilain de leur intrigue : l’homme d’affaires. Les magnats de l’industrie deviennent riches en vendant de l’acier fendu et de la nourriture avariée, des chaussures avec des semelles en carton et des articles de coton présentés comme de la soie. Ils soudoient les sénateurs et les gouverneurs, les juges et la police. Ils trompent leurs clients et leurs employés. C’est une histoire très simple.

Il n’est jamais venu à l’esprit de ces auteurs que leur narration présente implicitement tous les autres Américains comme de parfaits idiots que tout vaurien peut facilement duper. L’astuce mentionnée plus haut sur les vaches gonflées est la méthode d’arnaque la plus primitive et la plus ancienne. Il est difficile de croire qu’il reste quelque part dans le monde des acheteurs de bétail assez stupides pour s’y laisser prendre. Supposer qu’il y a aux États-Unis des bouchers qui pourraient se laisser tromper de cette façon, c’est trop attendre de la simplicité du lecteur. Il en va de même pour toutes les fables similaires.

Dans sa vie privée l’homme d’affaires, tel que le dépeint l’auteur « progressiste », est un barbare, un joueur et un ivrogne. Il passe ses jours aux courses, ses soirées dans les boîtes de nuit et ses nuits avec ses maîtresses. Comme Marx et Engels l’ont souligné dans le Manifeste communiste, ces « bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement. » Voilà le reflet du monde des affaires américain tel que le renvoie une grande partie de la littérature américaine 10.

Ludwig von Mises in La Mentalité Anti-Capitaliste

Notes

a. Voir ce que dit Mises sur G.D.H. Cole dans l’essai 3 du recueil Planning for freedom. NdT.

b. L’expression américaine « detective story », employée par Mises, fait évidemment une référence plus directe à des histoires de détectives privés que la traduction (habituelle) en français de ce genre littéraire par « roman policier ». NdT.

c. Mises s’est-il souvenu d’Ayn Rand, qui avait acquis la réputation de ne lire que ce genre d’ouvrage ?… (En fait, elle avait fini par lire de moins en moins, ne trouvant pas ce qu’elle cherchait, alors qu’elle aimait les romans de Spillane et Fleming. Voir The Romantic Manifesto pour ses analyses sur la littérature.). C’est fort peu vraisembable, notamment en raison de la date de publication du présent ouvrage (1956). Mais le rapprochement est amusant. On pourra voir plus loin que Mises ne partageait vraisemblablement pas non plus totalement les goûts architecturaux de la romancière (qu’elle a exprimés dans The Foutainhead, [traduit en français sous le titre La Source vive pour le roman et Le Rebelle pour le film de King Vidor qui en a été tiré]).

Ce qui n’empêchait pas Mises de l’apprécier : « Ayn Rand est l’homme le plus courageux des États-Unis » avait-il confié à leur ami commun Henry Hazlitt, ce qui avait enchanté Rand (surtout l’emploi du terme d’homme. Source : B. Branden, The Passion of Ayn Rand [Anchor Books, 1987, p. 189]. La citation exacte n’est cependant pas garantie : Roy Childs, dans son article « Ayn Rand and the Libertarian Movement » (Update, 1982), cite l’anecdote en racontant que Mises avait dit d’elle qu’elle était « un des plus grands hommes de l’histoire »). Voir aussi la lettre qu’il lui avait adressée.

Par ailleurs, l’affreux socialiste anglais Harold Laski, que Mises étrille à fort juste titre (voir plus loin dans le présent ouvrage, ainsi que dans d’autres de Mises) avait servi de modèle à Rand pour le personnage d’Ellsworth Toohey, le méchant de The Fountainhead (Cf. B. Branden, op. cit., p. 139). NdT.

d. En français dans le texte. NdT.

1. Cf. William O. Aydelotte, The Detective Story as a Historical Source (The Yale Review, 1949, Vol. XXXIX, pp. 76-95).

2. Un fait significatif est le succès de la diffusion des magazines à scandale [exposé magazines], la dernière nouveauté de la presse américaine. Ces magazines sont exclusivement consacrés à démasquer les méfaits et les vices secrets des gens connaissant le succès, plus particulièrement des millionnaires et des célébrités de l’écran. Selon le numéro du 11 juillet 1955 de Newsweek, les ventes de l’un de ces magazines ont été estimées à 3,8 millions d’exemplaires pour septembre 1955. Il est évident que l’homme moyen se réjouit de l’exposé des péchés —réels ou imaginaires — de ceux qui l’éclipsent.

3. Cf. Cabet, Voyage en Icarie, Paris, 1848, p. 127.

4. Sur le système de boycottage mis en place par l’Église catholique, cf. P. Blanshard, American Freedom and Catholic Power, Boston, 1949, pp. 194-198.

5. Les deux dernières phrases ne se réfèrent pas aux trois ou quatre auteurs socialistes de notre époque qui — très tardivement en réalité en d’une manière très insatisfaisante — ont commencé à examiner les problèmes économiques du socialisme. Mais elles sont littéralement vraies pour tous les autres socialistes, depuis les origines des idées socialistes jusqu’à nos jours.

6. Sur les tentatives de Staline de faire une distinction entre socialisme et communisme, cf. Mises, Planned Chaos, Irvington-on-Hudson, 1947, pp. 44-46. (Trad. fr. : Le Chaos du planisme).

7. Cf. P. Martino dans Encyclopedia of the Social Science, Vol. XV, p. 537.

8. Cf. J. Freeman, Introduction to Proletarian Literature in the United States, an Anthology, New York, 1935, pp. 9-28.

9. Cf. Woodward (A New American History, New York, 1938, p. 608) qui raconte la biographie d’un homme d’affaires qui subventionnait un séminaire de théologie.

10. Cf. la brillante analyse de John Chamberlain, « The Businessman in Fiction » (Fortune, novembre 1948, pp. 134-148.

La littérature dans un régime capitaliste (Ludwig von Mises)

février 16, 2007

1. Le marché des produits littéraires

Le capitalisme donne à beaucoup de gens l’occasion de faire preuve d’initiative. Alors que la rigidité d’une société de statut demande à chacun le même résultat invariable et routinier, et ne tolère aucun écart par rapport aux modes de conduite traditionnels, le capitalisme encourage l’innovateur. Le profit est la récompense d’un écart couronné de succès par rapport aux façons usuelles de procéder ; la perte est la punition de celui qui s’accroche paresseusement à des méthodes obsolètes. L’individu est libre de montrer qu’il peut faire mieux que les autres.

Toutefois, cette liberté de l’individu est limitée. Elle est une conséquence de la démocratie du marché et dépend donc de l’appréciation des réalisations de l’individu par les consommateurs souverains. Ce qui rapporte sur le marché, ce n’est pas la bonne performance en tant que telle, mais la performance reconnue comme bonne par un nombre suffisamment important de consommateurs. Si le public acheteur est trop borné pour apprécier comme il convient la valeur d’un produit, aussi excellent soit-il, toutes les peines et toutes les dépenses ont été subies et effectuées en vain.

Le capitalisme est fondamentalement un système de production de masse ayant pour but de satisfaire les besoins des masses. Il déverse une corne d’abondance sur l’homme ordinaire. Il a élevé le niveau de vie moyen à un point dont on n’avait jamais rêvé dans les époques précédentes. Il a rendu accessibles à des millions de gens des réjouissances qui, il y a quelques générations, n’étaient à la portée que d’une petite élite.

L’exemple le plus remarquable nous est fourni par le développement d’un vaste marché pour tous les types de littérature. La littérature — au sens le plus large du terme — est aujourd’hui un bien demandé par des millions de gens. Ils lisent des journaux, des magazines et des livres ; ils écoutent les retransmissions et remplissent les théâtres. Les auteurs, les producteurs et les acteurs qui répondent aux souhaits du public gagnent des sommes considérables. Dans le cadre de la division sociale du travail, une nouvelle subdivision s’est développée : la catégorie des gens de lettres, c’est-à-dire des gens qui gagnent leur vie en écrivant. Ces auteurs vendent leurs services ou le produit de leurs efforts sur le marché, de même que tous les autres spécialistes vendent leurs services et leurs produits. En leur qualité d’écrivains, ils font partie intégrante du corps social de la société de marché.

Dans les époques pré-capitalistes, écrire était un art qui ne rapportait rien. Les forgerons et les cordonniers pouvaient gagner leur vie avec leur métier, pas les auteurs. Écrire était un art libéral, un passe-temps, pas une profession. C’était la noble occupation de riches individus, de rois, de grands du royaume et d’hommes d’État, de patriciens et d’autres gentilshommes financièrement indépendants. Les évêques, les moines, les professeurs d’université et les soldats écrivaient pendant leur temps libre. L’homme sans le sou qu’un élan irrésistible poussait à écrire devait d’abord s’assurer une autre source de revenus. Spinoza fabriquait des lentilles. Les deux Mill, le père et le fils, travaillaient dans les bureaux londoniens de la Compagnie des Indes orientales. Mais la plupart des auteurs pauvres vivaient de la générosité de riches amis des arts et des sciences. Les rois et les princes rivalisaient entre eux pour patronner les poètes et les écrivains. Les cours étaient le refuge de la littérature.

Il est un fait historique que ce système de patronage accordait aux auteurs une parfaite liberté d’expression. Les patrons n’essayaient pas d’imposer leur propre philosophie et leurs propres normes de goût et d’éthique à leurs protégés. Ils cherchaient souvent à les protéger contre les autorités ecclésiastiques. Il était au moins possible pour un auteur qui avait été banni d’une ou de plusieurs cours de trouver refuge dans une cour rivale.

Néanmoins, l’image des philosophes, des historiens et des poètes évoluant au milieu des courtisans et dépendant des bonnes grâces d’un despote n’était pas très édifiante. Les anciens libéraux saluèrent le développement d’un marché des produits littéraires comme une composante essentielle du processus d’émancipation des hommes vis-à-vis de la tutelle des rois et des aristocrates. A partir de là, pensaient-ils, le jugement des classes instruites sera prépondérant. Quelle merveilleuse perspective ! Une nouvelle lumière semblait poindre.

2. Le succès du marché des livres

Il y avait cependant quelques défauts dans ce tableau.

La littérature n’est pas conformisme, mais dissidence. Les auteurs qui se contentent de répéter ce que tout le monde approuve et souhaite entendre n’ont pas d’importance. Seul compte l’innovateur, le dissident, celui qui introduit des choses jamais entendues auparavant, l’homme qui rejette les normes traditionnelles et cherche à remplacer les vieilles valeurs et les vieilles idées par de nouvelles. Il est par nécessité anti-autoritaire, opposé au gouvernement et à l’immense majorité de ses contemporains. Il est précisément l’auteur dont la plus grande partie du public n’achète pas les livres.

Quoi que l’on puisse penser de Marx et de Nietzsche, personne ne peut nier que leur succès posthume a été considérable. Ils seraient pourtant tous les deux morts de faim s’ils n’avaient pas eu d’autres sources de revenus que leurs droits d’auteurs. Les dissidents et les innovateurs ont peu à attendre de la vente de leurs livres sur le marché habituel.

Le champion du marché du livre, c’est l’auteur de fiction qui écrit pour les masses. Il serait erroné de croire que les acheteurs préfèrent toujours les mauvais livres aux bons. Comme ils manquent de jugement, ils sont prêts à absorber même de bons livres. Il est vrai que la plupart des romans et des pièces publiés aujourd’hui sont bons à jeter au panier. On ne peut rien attendre d’autre quand des milliers de volumes sont écrits chaque année. Notre époque sera peut-être appelée un jour l’âge de l’épanouissement de la littérature si seulement un livre publié sur mille se révélait valoir les grands livres du passé.

De nombreux critiques prennent plaisir à accuser le capitalisme de ce qu’ils appellent le déclin de la littérature. Ils devraient peut-être inculper leur propre incapacité à séparer le bon grain de l’ivraie. Sont-ils plus avisés que leurs prédécesseurs d’il y a une centaine d’année ? Aujourd’hui, par exemple, tous les critiques chantent les louanges de Stendhal. Mais lorsque ce dernier mourut en 1842, il était peu connu et incompris.

Le capitalisme a pu rendre les masses suffisamment prospères pour qu’elles puissent acheter des livres et des magazines. Mais il ne peut pas leur donner le discernement de Mécène ou de Can Grande della Scala. Ce n’est pas la faute du capitalisme si l’homme moderne n’apprécie pas les livres peu communs.

3. Quelques remarques sur les romans policiers

L’époque où le mouvement anti-capitaliste radical a acquis un pouvoir apparemment irrésistible, a engendré un nouveau genre littéraire, le roman policier. La génération des Anglais qui mirent le Parti travailliste au pouvoir fut enchantée par des auteurs comme Edgar Wallace. L’un des auteurs socialistes britanniques les plus marquants, G.D.H. Cole a, est tout aussi remarquable comme auteur de romans policiers. Un marxiste cohérent devrait dire que le roman policier — peut-être avec les films d’Hollywood, les comédies et « l’art » du strip-tease — constitue la superstructure artistique de l’époque du syndicalisme et de la socialisation.

De nombreux historiens, sociologues et psychologues ont essayé d’expliquer la popularité de ce genre étrange. La plus approfondies de ces recherches est celle du professeur W.O. Aydelotte. Ce dernier a raison d’affirmer que le mérite historique des romans policiers est de décrire des rêveries et de nous renseigner ainsi sur les gens qui les lisent. Il a tout autant raison de suggérer que le lecteur s’identifie avec le détective, ce qui rend en général ce détective une extension de son ego 1.

Ce lecteur est en fait un homme frustré qui n’a pas atteint la position que son ambition le poussait à rechercher. Comme nous l’avons déjà dit, il est disposé à se consoler en accusant l’injustice du système capitaliste. Il a échoué parce qu’il est honnête et respectueux de la loi. Ses concurrents plus chanceux ont réussi en raison de leur absence de probité : ils ont eu recours à des ruses déloyales auxquelles lui, homme pur consciencieux, n’aurait jamais songé. Si seulement les gens savaient à quel point ces arrogants sont malhonnêtes. Malheureusement, leurs crimes restent cachés et ils jouissent d’une réputation imméritée. Mais le jour du jugement dernier viendra. Lui-même les démasquera et dévoilera leurs méfaits.

Le déroulement typique des événements d’un roman policier est le suivant : Un homme que tout le monde considère comme respectable et incapable de la moindre mauvaise action a commis un crime abominable. Personne ne le soupçonne. Mais le fin limier ne peut pas être trompé. Il sait tout sur de tels hypocrites moralisateurs. Il assemble toutes les preuves pour confondre le coupable. Grâce à lui le bien finit par triompher.

Démasquer l’escroc qui se fait passer pour un citoyen respectable était, avec une tendance latente à l’opposition aux bourgeois, un sujet également souvent traité à un niveau littéraire plus élevé, par exemple par Ibsen dans Les Piliers de la société. Le roman policier rabaisse l’intrigue et y fait entrer le personnage facile du détective satisfait de lui qui prend plaisir à humilier un homme que tout le monde considère comme un citoyen irréprochable. La motivation du détective est une haine subconsciente du « bourgeois » qui a réussi. Ses homologues sont les inspecteurs des forces de police du gouvernement b. Ils sont trop bornés et trop préoccupés pour résoudre l’énigme. On sous-entend même parfois qu’ils sont sans le savoir favorables au coupable parce que sa position sociale les impressionne fortement. Le détective surmonte les obstacles que leur paresse met sur sa route. Son triomphe est une défaite des autorités de l’État bourgeois qui ont choisi de tels officiers de police.

Voilà pourquoi le roman policier est populaire auprès des gens souffrant d’une ambition frustrée. (Il y a également, bien entendu, d’autres lecteurs de romans policiers c). Ils rêvent jour et nuit d’assouvir leur vengeance sur leurs concurrents qui ont réussi. Ils rêvent de l’instant où leur rival, « menottes aux poignets, sera embarqué par la police. » Cette satisfaction leur est donnée indirectement lors du point culminant de l’histoire dans laquelle ils s’identifient au détective et identifient le meurtrier arrêté avec le rival qui les a dépassés 2.

4. La liberté de la presse

La liberté de la presse est l’une des caractéristiques fondamentales d’une nation de citoyens libres. Elle constitue l’un des points essentiels du programme politique du libéralisme classique. Personne n’a jamais réussi à avancer la moindre objection défendable contre ces deux classiques : Areopagitica (1644) de John Milton et On liberty ([De la Liberté], 1859) de John Stuart Mill. L’absence de censure est le sang de la littérature.

Une presse libre ne peut exister que s’il y a contrôle privé des moyens de production. Dans une communauté socialiste, où tous les moyens de publication et toutes les imprimeries sont possédés et dirigés par le gouvernement, il ne peut être question d’une presse libre. Seul le gouvernement détermine qui doit avoir le temps et l’occasion d’écrire, ainsi que ce qui doit être imprimé et publié. Comparée à la situation prévalant en Russie soviétique, même la Russie tsariste ressemblait, rétrospectivement, à un pays jouissant de la liberté de la presse. Quand les nazis ont perpétré leurs célèbres autodafés, ils se conformaient strictement aux plans de l’un des grands auteurs socialistes : Cabet 3.

Comme toutes les nations se dirigent vers le socialisme, la liberté des auteurs disparaît peu à peu. Il devient jour après jour plus difficile de publier un livre ou un article dont le contenu déplait au gouvernement ou aux puissants groupes de pression. Les hérétiques ne sont pas encore « liquidés » comme en Russie, et leurs livres ne sont pas non plus brûlés par ordre de l’Inquisition. Il n’y a pas non plus de retour à l’ancien système de censure. Les soi-disant progressistes ont des armes bien plus efficaces à leur disposition. Leur principal outil d’oppression est de boycotter les auteurs, les directeurs d’édition, les éditeurs, les imprimeurs, les publicitaires et les lecteurs.

Tout le monde est libre de s’abstenir de lire les livres, les revues et les journaux qu’il n’aime pas et de recommander aux autres de les éviter. Mais c’est une autre histoire lorsque certaines personnes menacent d’autres individus de sérieuses représailles au cas où ils n’arrêteraient pas d’aider certaines publications et leurs éditeurs. Dans de nombreux pays les éditeurs de journaux et de magazines craignent la perspective d’un boycottage de la part des syndicats. Ils évitent les discussions franches sur la question et se soumettent tacitement aux diktats des leaders syndicaux 4.

Les dirigeants syndicaux sont bien plus susceptibles que ne l’étaient les majestés royales ou impériales des époques passées. Ils ne supportent pas la plaisanterie. Leur susceptibilité a brisé la satire, la comédie et la comédie musicale au théâtre et a condamné les films de cinéma à la stérilité.

Dans l’ancien régime d, les théâtres étaient libres de mettre en scène les moqueries de Beaumarchais vis-à-vis de l’aristocratie et l’opéra immortel composé par Mozart. En France, sous le Second Empire, La Grande Duchesse de Gerolstein, d’Offenbach et Halévy, parodiait l’absolutisme, le militarisme et la vie de cours. Napoléon III lui-même et certains autres monarques européens s’amusèrent de cette pièce qui les tournait en ridicule. A l’époque victorienne, le censeur du théâtre britannique, Lord Chamberlain, n’empêcha pas la représentation des comédies musicales de Gilbert et Sullivan, qui se moquaient de toutes les vénérables institutions du système de gouvernement britannique. Des Lords remplissaient les loges pendant que sur scène le Comte de Montararat chantait : « La Chambre des Pairs n’avait aucune prétention à l’élévation intellectuelle. »

De nos jours il est hors de question de parodier sur scène les pouvoirs en place. On ne tolère aucune réflexion désobligeante sur les syndicats, les coopératives, les entreprises dirigées par le gouvernement, les déficits budgétaires et autres caractéristiques de l’État-providence. Les dirigeants syndicaux et les bureaucrates sont sacro-saints. Restent à la comédie les sujets qui ont rendu abominables les opérettes et la comédie hollywoodienne.

5. Le fanatisme des gens de lettres

Un observateur superficiel des idéologies actuelles pourrait facilement ne pas reconnaître le fanatisme prévalant chez les faiseurs de l’opinion publique et les manœuvres qui rendent inaudibles la voix des dissidents. Il semble y avoir désaccord sur des questions considérées comme importantes. Les communistes, les socialistes et les interventionnistes ainsi que les diverses sectes et écoles de ces partis, se combattent entre eux avec une telle ardeur que l’attention est détournée des dogmes fondamentaux sur lesquels ils sont en accord total. D’un autre côté, les quelques penseurs indépendants qui ont le courage de mettre en doute ces dogmes sont en pratique mis hors-la-loi et leurs idées ne peuvent pas atteindre le public des lecteurs. La formidable machine de propagande et d’endoctrinement « progressiste » a bien réussi à faire respecter ses tabous. L’orthodoxie intolérante des écoles prétendument « hétérodoxes » domine la scène.

Ce dogmatisme « hétérodoxe » est un mélange contradictoire et confus de diverses doctrines incompatibles entre elles. C’est l’éclectisme dans ce qu’il a de pire, une accumulation incompréhensible d’hypothèses empruntées à des sophismes et à des malentendus démolis depuis belle lurette. Elle comprend des bouts en provenance de plusieurs auteurs socialistes, de la variété « utopique » et de la variété « marxiste scientifique », de l’École historique allemande, des Fabiens, des Institutionnalistes américains, des Syndicalistes français, des Technocrates. Elle répète les erreurs de Godwin, Carlyle, Ruskin, Bismarck, Sorel, Veblen et d’autres moins connus.

Le dogme fondamental de ce chœur décrète que la pauvreté est la conséquence d’institutions sociales inéquitables. Le péché originel qui a privé l’humanité de la vie merveilleuse du Jardin d’Eden fut l’établissement de la propriété privée et de l’entreprise privée. Le capitalisme ne sert que les intérêts égoïstes de farouches exploiteurs. Il condamne les masses d’hommes droits à l’appauvrissement progressif et à la déchéance. Ce qu’il faut pour rendre tous ces gens prospères, c’est dompter les cupides exploiteurs grâce au grand dieu nommé État. La motivation du « service » doit remplacer la motivation du « profit ». Heureusement, disent-ils, aucune intrigue et aucune brutalité de la part des abominables « royalistes économiques » ne peut remettre en question le mouvement de réforme. L’avènement d’un âge de planification centralisée est inévitable. Il y aura alors abondance pour tous. Ceux qui souhaitent accélérer cette grande transformation se désignent eux-mêmes comme progressistes précisément parce qu’ils prétendent œuvrer pour la réalisation de ce qui est à la fois désirable et en accord avec les lois inexorables de l’évolution historique. Ils dénoncent comme réactionnaires tous ceux qui se sont engagés dans l’effort vain d’arrêter ce qu’ils appellent le progrès.

Du point de vue de ces dogmes, les progressistes préconisent certaines politiques qui, à les entendre, pourraient soulager immédiatement le sort des masses qui souffrent. Ils recommandent, par exemple, l’expansion du crédit et l’accroissement de la quantité de monnaie en circulation, des taux de salaire minimums à décréter et à faire appliquer soit par le gouvernement soit par la pression et la violence des syndicats, le contrôle du prix des biens et des loyers, ainsi que d’autres mesures interventionnistes. Les économistes ont cependant démontré que de tels remèdes de charlatan n’arrivaient pas à engendrer les résultats que leurs avocats cherchent à atteindre. Leur conséquence est une situation qui, du point de vue de ceux-là même qui les préconisent et qui y ont recours, est pire encore que l’état précédent qu’ils devaient modifier. L’expansion du crédit conduit au retour périodique des crises économiques et des périodes de dépression. L’inflation fait grimper le prix de tous les biens et services. Les tentatives visant à faire appliquer des taux de salaire supérieurs à ceux qui seraient déterminés par un marché libre produisent un chômage de masse prolongé année après année. Le plafonnement des prix conduit à une diminution de l’offre des biens concernés. Les économistes ont prouvé ces théorèmes d’une manière irréfutable. Aucun pseudo-économiste « progressiste » n’a d’ailleurs jamais essayé de les réfuter.

L’accusation essentielle portée par les progressistes contre le capitalisme est que la récurrence des crises et des dépressions, ainsi que le chômage de masse, sont des caractéristiques qui lui sont inhérentes. La démonstration que ces phénomènes sont, au contraire, le résultat des tentatives interventionnistes de contrôler le capitalisme et d’améliorer la situation de l’homme ordinaire donne à l’idéologie progressiste le coup de grâce. Comme les progressistes ne sont pas en mesure d’avancer la moindre objection défendable contre les enseignements des économistes, ils essaient de les cacher au peuple et plus particulièrement aux intellectuels et aux étudiants des universités. Toute référence à l’une de ces hérésies est formellement interdite. Leurs auteurs sont traités de tous les noms et on dissuade les étudiants de lire leur « fatras idiot ».

D’après le dogmatique progressiste, il existe deux groupes d’hommes se disputant pour savoir quelle sera la quantité du « revenu national » que chacun gardera pour lui. La classe possédante, les entrepreneurs et les capitalistes, auxquels ils se réfèrent souvent sous l’appellation de « patronat », n’est pas préparée à abandonner aux « travailleurs », c’est-à-dire aux salariés et aux employés, plus qu’une peccadille, à peine plus que le minimum vital. Les travailleurs, comme on peut facilement le comprendre puisqu’ils sont énervés par la cupidité des patrons, sont enclins à tendre une oreille aux extrémistes, aux communistes, à ceux qui veulent exproprier totalement le patronat. Toutefois, la majorité de la classe des travailleurs est suffisamment modérée pour ne pas céder à l’extrémisme excessif. Ils rejettent le communisme et sont prêts à se contenter de moins que la confiscation totale des rentes « imméritées ». Leur objectif est une solution médiane, le planisme, l’État-providence, le socialisme. Dans cette controverse, les intellectuels qui n’appartiennent prétendument à aucun des deux camps opposés, sont appelés à jouer le rôle d’arbitres. Eux — les professeurs, représentants de la science, et les écrivains, représentants de la littérature — doivent freiner les extrémistes de chaque groupe, ceux qui recommandent le capitalisme comme ceux qui préconisent le communisme. Ils doivent être du côté des modérés. Ils doivent défendre le planisme, l’État-providence, le socialisme et soutenir toutes les mesures destinées à réfréner la cupidité du patronat et à l’empêcher d’abuser de son pouvoir économique.

Il n’est pas nécessaire de recommencer à nouveau une analyse détaillée de tous les sophismes et de toutes les contradictions qu’implique cette façon de penser. Il est suffisant de distinguer trois erreurs fondamentales.

Premièrement : Le grand conflit idéologique de notre époque n’est pas une lutte pour la répartition du « revenu national ». Ce n’est pas une dispute entre deux classes dont chacune désire s’approprier la plus grande part d’une somme disponible et devant être distribuée. C’est un désaccord concernant le choix le plus adéquat du système d’organisation économique de la société. La question est : lequel de ces deux systèmes, capitalisme ou socialisme, garantit-il une productivité plus grande des efforts humains en vue d’améliorer le niveau de vie des gens ? La question est aussi : le socialisme peut-il être considéré comme une solution alternative au capitalisme et une quelconque conduite rationnelle des activités de production, c’est-à-dire une conduite basée sur le calcul économique, peut-elle être effectuée dans un régime socialiste ? Le fanatisme et le dogmatisme des socialistes se manifestent dans le fait qu’ils refusent obstinément d’examiner ces questions. Avec eux, la conclusion est déjà réglée d’avance : le capitalisme est le pire de tous les maux et le socialisme est l’incarnation de tout ce qui est bien. Toute tentative d’analyser les problèmes économiques d’une communauté socialiste est considérée comme un crime de lèse-majesté. Comme la situation actuellement en vigueur dans les pays occidentaux ne permet pas encore de liquider, selon la méthode russe, de tels contrevenants, ils les insultent et les calomnient, jettent la suspicion sur leurs motivations et les boycottent 5.

Deuxièmement : Il n’y a pas de différence économique entre le socialisme et le communisme. Les deux termes se rapportent au même système d’organisation de la société, c’est-à-dire au contrôle public de tous les moyens de production, par opposition au contrôle privé des moyens de production, à savoir le capitalisme. Les deux termes, socialisme et communisme, sont synonymes. Le document que tous les socialistes marxistes considèrent comme le fondement inébranlable de leurs principes est intitulé Manifeste communiste. Inversement, le nom officiel de l’empire russe est Union des républiques socialistes soviétiques (U.R.S.S.) 6.

L’antagonisme entre les partis socialistes et communistes actuels ne concerne pas le but ultime de leurs politiques. Il concerne principalement la volonté des dictateurs russes d’assujettir autant de pays que possible, et en premier lieu les États-Unis. Il concerne, de plus, la question de savoir si la réalisation du contrôle public des moyens de production doit être obtenue par des méthodes constitutionnelles ou par un renversement violent du gouvernement en place.

Les termes « planisme » et « État-providence » tels qu’ils sont utilisés par les économistes, les hommes d’État, les politiciens et toutes les autres personnes ne signifient pas non plus quelque chose de différent du but final du socialisme et du communisme. Le planisme signifie que le plan du gouvernement doit remplacer les plans des citoyens individuels. Il veut dire que les entrepreneurs et les capitalistes doivent être privés de la liberté d’utiliser leurs capitaux d’après leurs propres projets et qu’ils sont obligés de se soumettre sans condition aux ordres émis par le bureau central de planification. Ceci revient à transférer le contrôle des entrepreneurs et des capitalistes au gouvernement.

C’est par conséquent une grave erreur que de considérer le socialisme, le planisme ou l’État-providence comme des solutions au problème de l’organisation économique de la société qui différeraient de celle du communisme et qui devraient être considérées comme « moins absolutistes » ou « moins radicales ». Le socialisme et le planisme ne sont pas des antidotes au communisme comme semblent le croire de nombreuses personnes. Un socialiste n’est plus modéré qu’un communiste que dans la mesure où il ne livre pas de documents secrets de son pays aux agents russes et ne projette pas d’assassiner les bourgeois anticommunistes. C’est, bien entendu, une différence très importante. Mais cela ne concerne en rien le but ultime de l’action politique.

Troisièmement : Capitalisme et socialisme sont deux modèles distincts d’organisation sociale. Le contrôle privé des moyens de production et leur contrôle public sont des notions contradictoires et pas seulement contraires. Il ne peut pas exister d’économie mixte, de système qui se tiendrait à mi-chemin entre le capitalisme et le socialisme. Ceux qui défendent ce que l’on prend à tort pour une solution médiane ne recommandent pas un compromis entre socialisme et capitalisme, mais un troisième modèle qui possède ses caractéristiques propres et qui doit être jugé selon ses propres mérites. Ce troisième système, que les économistes appellent interventionnisme, ne combinent pas, comme le proclament ses partisans, certains traits du capitalisme avec certaines caractéristiques du socialisme. C’est une chose totalement différente de chacun des deux. Les économistes qui déclarent que l’interventionnisme n’atteint pas les objectifs que ses tenants veulent obtenir, mais empire les choses — non pas du propre point de vue de l’économiste, mais de celui-là même des avocats de l’interventionnisme — ne sont pas des individus intransigeants et extrémistes. Ils ne font que décrire les conséquences inévitables de l’interventionnisme.

Quand Marx et Engels, dans le Manifeste communiste, défendaient des mesures interventionnistes données, ils ne voulaient pas recommander un compromis entre le socialisme et le capitalisme. Ils considéraient ces mesures — qui, incidemment, sont les mêmes que celles qui forment l’essence des politiques de New Deal et de Fair Deal — comme les premiers pas sur la voie vers l’instauration du communisme intégral. Ils décrivaient eux-mêmes ces mesures comme « économiquement insuffisantes et insoutenables » et les réclamaient que parce que ces mesures « au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier ».

La philosophie sociale et économique des progressistes est donc un plaidoyer en faveur du socialisme et du communisme.

6. Les pièces et les romans « sociaux »

Le public, qui soutient les idées socialistes, demande plus de pièces et de romans socialistes (« sociaux »). Les auteurs, eux-mêmes imprégnés d’idées socialistes, sont prêts à offrir la matière réclamée. Ils décrivent des situations peu satisfaisantes qui, comme ils l’insinuent, sont la conséquence inévitable du capitalisme. Ils dépeignent la pauvreté et la misère noire, l’ignorance, la saleté et la maladie des classes exploitées. Ils critiquent sévèrement le luxe, la stupidité et la corruption morale des classes exploiteuses. A leurs yeux tout ce qui est mal et ridicule est bourgeois et tout ce qui est bon et sublime est prolétaire.

Les auteurs qui traitent des vies de personnes touchées par la pauvreté peuvent être divisés en deux catégories. La première est celle de ceux qui n’ont pas eu eux-mêmes l’expérience de la pauvreté, qui sont nés et ont été élevés dans un milieu « bourgeois » ou dans un milieu de salariés ou de paysans prospères : l’environnement dans lequel ils situent les personnages de leurs pièces et de leurs romans leur est étranger. Ces auteurs doivent donc, avant de commencer à écrire, rassembler des informations sur la vie de la classe qu’ils veulent dépeindre. Ils débutent leurs recherches. Mais, bien sûr, ils n’abordent pas le sujet de leurs études avec un esprit impartial. Ils savent à l’avance ce qu’ils découvriront. Ils sont convaincus que la situation des salariés est horrible et affligeante au-delà de toute imagination. Ils ferment les yeux sur tout ce qu’ils ne veulent pas voir et ne trouvent que ce qui confirme leurs idées préconçues. Les socialistes leur ont enseigné que le capitalisme est un système faisant terriblement souffrir les masses et que plus le capitalisme progresse et atteint sa pleine maturité, plus l’immense majorité s’appauvrit. Leurs romans et leurs pièces sont construits comme des cas d’école permettant de démontrer ce dogme marxiste.

Ce qui ne va pas avec ces auteurs n’est pas qu’ils choisissent de dépeindre la misère et le dénuement. Un artiste peut montrer sa maîtrise en traitant n’importe quel type de sujet. Leur erreur consiste plutôt dans leur déformation tendancieuse et dans leur interprétation erronée des conditions sociales. Ils n’arrivent pas à saisir que les circonstances choquantes qu’ils décrivent sont le résultat de l’absence de capitalisme, les vestiges du passé pré-capitaliste ou les effets de politiques sabotant le fonctionnement du capitalisme. Ils ne comprennent pas que le capitalisme, en générant une production à grande échelle pour la consommation de masse, est fondamentalement un système qui élimine la misère autant que possible. Ils ne décrivent le salarié que dans son rôle d’ouvrier d’usine et ne réfléchissent jamais au fait qu’il est aussi le principal consommateur soit des biens manufacturés eux-mêmes, soit de la nourriture et des matières premières contre lesquelles on les échange.

La prédilection de ces auteurs pour traiter de la misère et de la détresse se transforme en une scandaleuse distorsion de la vérité quand ils laissent entendre qu’ils dépeignent une situation typique et représentative du capitalisme. L’information fournie par les données statistiques concernant la production et la vente de tous les articles de la production à grande échelle montre clairement que le salarié type ne vit pas dans les tréfonds de la misère.

Le représentant le plus éminent de l’école de la littérature « sociale » est Émile Zola. Il a établi le modèle qu’une foule d’imitateurs moins doués a adopté. A son avis l’art devait être intimement lié à la science. Il devait se fonder sur la recherche et illustrer les trouvailles de la science. Or le principal résultat des sciences sociales, selon Zola, était le dogme expliquant que le capitalisme serait le pire de tous les maux et que l’avènement du socialisme serait à la fois inévitable et hautement désirable. Ses romans étaient « en fait un ensemble d’homélies socialistes » 7. Mais Zola, avec ses préjugés et son zèle prosocialiste, fut vite surpassé par la littérature « prolétarienne » de ses adeptes.

Les critiques littéraires « prolétariens » prétendent que ces auteurs « prolétariens » ne font que traiter des faits bruts de l’expérience du prolétariat 8. Toutefois, ces auteurs ne font pas que rapporter des faits. Ils les interprètent du point de vue des enseignements de Marx, de Veblen et des Webb. Cette interprétation est le fond de leurs écrits, le point saillant qui les caractérise comme propagande prosocialiste. Ces écrivains considèrent les dogmes sur lesquels reposent leur explication des événements comme étant évidents et irréfutables, et sont pleinement convaincus que leurs lecteurs partagent leur confiance. Il leur semble ainsi souvent superflu de mentionner explicitement les doctrines. Ils ne s’y réfèrent parfois que par insinuation. Mais ceci ne change pas le fait que tout ce qu’ils font passer dans leurs livres dépend de la validité des principes socialistes et des constructions pseudo-économiques. Leur fiction est une illustration des leçons des doctrinaires anti-capitalistes et s’effondre avec elles.

La deuxième catégorie des auteurs de fiction « prolétarienne » sont ceux qui sont nés dans le milieu de prolétaires qu’ils décrivent dans leurs livres. Ces hommes sont sortis de cet environnement de travailleurs manuels et ont rejoint les rangs des professions libérales. Ils ne sont pas, contrairement aux auteurs prolétariens issus d’un milieu « bourgeois », dans la nécessité d’apprendre quelque chose sur la vie des salariés. Ils peuvent utiliser leur propre expérience.

Cette expérience personnelle leur apprend des choses qui contredisent catégoriquement les dogmes essentiels du credo socialiste. On ne barre pas l’accès à des positions plus satisfaisantes aux fils talentueux et très travailleurs de parents vivant dans des conditions modestes. Les auteurs issus d’un milieu « prolétarien » sont eux-mêmes un témoignage de ce fait. Ils savent pourquoi eux ont réussi alors que la plupart de leurs frères et de leurs camarades n’y sont pas parvenus. Au cours de leur progression vers une meilleure position sociale, ils ont amplement eu l’occasion de rencontrer d’autres jeunes gens qui, comme eux, désiraient apprendre et progresser. Ils savent pourquoi certains d’entre eux ont trouvé leur voie et pourquoi d’autres l’ont ratée. Désormais, vivant au sein des « bourgeois », ils découvrent que ce qui distingue l’homme qui gagne beaucoup d’argent de celui qui en gagne moins n’est pas que le premier est un escroc. Ils n’auraient pas dépassé le niveau auquel ils sont nés s’ils avaient été assez stupides pour ne pas voir que beaucoup d’industriels et de membres des professions libérales sont eux aussi des self-made men, qui ont commencé par être pauvres. Ils ne peuvent pas ne pas saisir que les différences de revenus sont dues à des facteurs autres que ceux suggérés par le ressentiment socialiste.

Si de tels auteurs se laissent aller à écrire ce qui est en réalité une prose prosocialiste, ils ne sont pas sincères. Leurs romans et leurs pièces ne sont pas véridiques et sont donc bonnes à jeter à la poubelle. Ils sont bien en deçà du niveau des livres de leurs collègues d’origine « bourgeoise », qui au moins croient ce qu’ils écrivent.

Les auteurs socialistes ne se contentent pas de dépeindre la situation des victimes du capitalisme. Ils s’occupent aussi de la vie et des actions de ses bénéficiaires : les hommes d’affaires. Ils sont résolus à révéler aux lecteurs comment naissent les profits. Comme ils ne sont pas eux-mêmes — Dieu merci — familiers d’un sujet aussi sale, ils cherchent d’abord des informations dans les livres des historiens compétents. Voici ce que ces experts leur racontent sur les « gangsters de la finance » et les « requins de l’industrie » et sur la façon dont ils acquièrent leurs richesses : « Il commença sa carrière comme conducteur de bestiaux, ce qui veut dire qu’il achetait le bétail des fermiers et le menait au marché pour l’y vendre. Le bétail était vendu aux bouchers d’après son poids. Juste avant de se rendre au marché, il gavait les bêtes de sel et leur donnait à boire de grandes quantités d’eau. Un gallon d’eau pesait environ huit livres. Mettez trois ou quatre gallons d’eau dans une vache, et vous avez quelque chose en plus quand il s’agit de la vendre. » 9 Dans la même veine, des douzaines et des douzaines de romans et de pièces de théâtre racontent les transactions du vilain de leur intrigue : l’homme d’affaires. Les magnats de l’industrie deviennent riches en vendant de l’acier fendu et de la nourriture avariée, des chaussures avec des semelles en carton et des articles de coton présentés comme de la soie. Ils soudoient les sénateurs et les gouverneurs, les juges et la police. Ils trompent leurs clients et leurs employés. C’est une histoire très simple.

Il n’est jamais venu à l’esprit de ces auteurs que leur narration présente implicitement tous les autres Américains comme de parfaits idiots que tout vaurien peut facilement duper. L’astuce mentionnée plus haut sur les vaches gonflées est la méthode d’arnaque la plus primitive et la plus ancienne. Il est difficile de croire qu’il reste quelque part dans le monde des acheteurs de bétail assez stupides pour s’y laisser prendre. Supposer qu’il y a aux États-Unis des bouchers qui pourraient se laisser tromper de cette façon, c’est trop attendre de la simplicité du lecteur. Il en va de même pour toutes les fables similaires.

Dans sa vie privée l’homme d’affaires, tel que le dépeint l’auteur « progressiste », est un barbare, un joueur et un ivrogne. Il passe ses jours aux courses, ses soirées dans les boîtes de nuit et ses nuits avec ses maîtresses. Comme Marx et Engels l’ont souligné dans le Manifeste communiste, ces « bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement. » Voilà le reflet du monde des affaires américain tel que le renvoie une grande partie de la littérature américaine 10.

Ludwig von Mises in La Mentalité Anti-Capitaliste

Notes

a. Voir ce que dit Mises sur G.D.H. Cole dans l’essai 3 du recueil Planning for freedom. NdT.

b. L’expression américaine « detective story », employée par Mises, fait évidemment une référence plus directe à des histoires de détectives privés que la traduction (habituelle) en français de ce genre littéraire par « roman policier ». NdT.

c. Mises s’est-il souvenu d’Ayn Rand, qui avait acquis la réputation de ne lire que ce genre d’ouvrage ?… (En fait, elle avait fini par lire de moins en moins, ne trouvant pas ce qu’elle cherchait, alors qu’elle aimait les romans de Spillane et Fleming. Voir The Romantic Manifesto pour ses analyses sur la littérature.). C’est fort peu vraisembable, notamment en raison de la date de publication du présent ouvrage (1956). Mais le rapprochement est amusant. On pourra voir plus loin que Mises ne partageait vraisemblablement pas non plus totalement les goûts architecturaux de la romancière (qu’elle a exprimés dans The Foutainhead, [traduit en français sous le titre La Source vive pour le roman et Le Rebelle pour le film de King Vidor qui en a été tiré]).

Ce qui n’empêchait pas Mises de l’apprécier : « Ayn Rand est l’homme le plus courageux des États-Unis » avait-il confié à leur ami commun Henry Hazlitt, ce qui avait enchanté Rand (surtout l’emploi du terme d’homme. Source : B. Branden, The Passion of Ayn Rand [Anchor Books, 1987, p. 189]. La citation exacte n’est cependant pas garantie : Roy Childs, dans son article « Ayn Rand and the Libertarian Movement » (Update, 1982), cite l’anecdote en racontant que Mises avait dit d’elle qu’elle était « un des plus grands hommes de l’histoire »). Voir aussi la lettre qu’il lui avait adressée.

Par ailleurs, l’affreux socialiste anglais Harold Laski, que Mises étrille à fort juste titre (voir plus loin dans le présent ouvrage, ainsi que dans d’autres de Mises) avait servi de modèle à Rand pour le personnage d’Ellsworth Toohey, le méchant de The Fountainhead (Cf. B. Branden, op. cit., p. 139). NdT.

d. En français dans le texte. NdT.

1. Cf. William O. Aydelotte, The Detective Story as a Historical Source (The Yale Review, 1949, Vol. XXXIX, pp. 76-95).

2. Un fait significatif est le succès de la diffusion des magazines à scandale [exposé magazines], la dernière nouveauté de la presse américaine. Ces magazines sont exclusivement consacrés à démasquer les méfaits et les vices secrets des gens connaissant le succès, plus particulièrement des millionnaires et des célébrités de l’écran. Selon le numéro du 11 juillet 1955 de Newsweek, les ventes de l’un de ces magazines ont été estimées à 3,8 millions d’exemplaires pour septembre 1955. Il est évident que l’homme moyen se réjouit de l’exposé des péchés —réels ou imaginaires — de ceux qui l’éclipsent.

3. Cf. Cabet, Voyage en Icarie, Paris, 1848, p. 127.

4. Sur le système de boycottage mis en place par l’Église catholique, cf. P. Blanshard, American Freedom and Catholic Power, Boston, 1949, pp. 194-198.

5. Les deux dernières phrases ne se réfèrent pas aux trois ou quatre auteurs socialistes de notre époque qui — très tardivement en réalité en d’une manière très insatisfaisante — ont commencé à examiner les problèmes économiques du socialisme. Mais elles sont littéralement vraies pour tous les autres socialistes, depuis les origines des idées socialistes jusqu’à nos jours.

6. Sur les tentatives de Staline de faire une distinction entre socialisme et communisme, cf. Mises, Planned Chaos, Irvington-on-Hudson, 1947, pp. 44-46. (Trad. fr. : Le Chaos du planisme).

7. Cf. P. Martino dans Encyclopedia of the Social Science, Vol. XV, p. 537.

8. Cf. J. Freeman, Introduction to Proletarian Literature in the United States, an Anthology, New York, 1935, pp. 9-28.

9. Cf. Woodward (A New American History, New York, 1938, p. 608) qui raconte la biographie d’un homme d’affaires qui subventionnait un séminaire de théologie.

10. Cf. la brillante analyse de John Chamberlain, « The Businessman in Fiction » (Fortune, novembre 1948, pp. 134-148.

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