La Péninsule des Balkans-Chapitre II-quatrième partie (Laveleye)

Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu’ils y voyaient
un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même
n’osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la
sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la
défendre. Il montre à son parti qu’il est insensé de se prononcer en
faveur des Turcs. Il prouve clairement que l’occupation de la Bosnie
s’impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue
hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et
empêche ainsi la formation d’un grand État jougo-slave, qui exercerait
une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même
race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission
commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude
d’un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les
questions qui s’y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta
quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde
en Hongrie et modifia le courant de l’opinion.Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l’Autriche au sein de
la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section
au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la
Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à
Belgrade même on reconnaît que c’est la meilleure qui existe. Il fait
paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur
les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le
chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d’État et son autorité
grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable,
mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des
finances de l’Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie.
L’occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts
rentraient mal; l’argent, disait-on, restait collé aux doigts des
employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des
deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission.
L’Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n’a pas tort; c’est
son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été
perdu et l’empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand
avantage qu’elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au
reste de l’État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais
impossible. L’Empereur chercha donc l’homme qu’il fallait pour remettre
en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il
fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les
provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s’entretient
directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure
les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus,
chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le
déficit. Travail énorme: curer les étables d’Augias dans un vilayet
ottoman.

Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec
une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n’y a rien de
tel que d’en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l’avertit
qu’un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle
insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance,
il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi
brave qu’intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend
du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la
Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d’ovation en ovation,
il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis
lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C’est ce que je compte
aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu;
aujourd’hui, l’Empereur est enchanté, et chacun m’affirme que si l’on
peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu’on le devra et qu’un
rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l’empire.
Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n’est nullement
«chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la
route. Ce n’est pas pour rien qu’il a couru les grands chemins de
l’Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l’hôtel
Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un
escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux
magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j’aimais
mieux ceci.

Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n’a que 43 ans. Le
vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l’est
aujourd’hui par des jeunes gens. C’est ce qui lui imprime cette allure
vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé
dans leur sang l’ardeur des races primitives et la décision du cavalier.
J’ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C’est comme
une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de
Kállay me parle d’abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et
qu’il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre
livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru,
de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise
sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le
regrette comme vous. Mais qu’y faire?» Il m’engage à pousser jusqu’en
Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n’y avoir pas encore réglé la
question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les
problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se
complique du conflit entre le droit musulman et nos législations
occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de
près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas.
Ainsi, en vertu de la loi turque, l’État est propriétaire de toutes les
forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir
les préserver. Mais, d’autre part, les villageois revendiquent, d’après
la coutume slave, un droit d’usage sur les forêts domaniales. S’ils n’y
prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n’y aurait point de mal,
mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les
chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout
repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles
peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une
loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une
contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait
une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment.
Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c’est une
_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l’exemple du
progrès agricole. Je ne vous citerai qu’un exemple. Dans ma jeunesse, on
n’employait sur nos terres qu’une lourde charrue en bois, remontant à
Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d’oeuvre est
renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait
venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles
sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l’Autriche est
appelée à remplir une grande mission, dont l’Europe entière profitera,
plus que nous peut-être. Elle doit justifier l’occupation en civilisant
le pays.

–«Quant à moi, répondis-je, j’ai toujours défendu, contre mes amis les
libéraux anglais, la nécessité d’annexer la Bosnie et l’Herzégovine à la
Dalmatie, et je l’ai démontrée à une époque où on n’en parlait guère[7].
Mais l’essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant
l’intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort
Opus est de première nécessité.–«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma
i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la
ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d’aller de Vienne au centre
de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j’imagine. C’est
un des premiers bienfaits de l’occupation et ses résultats seront
énormes.

[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la
Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir
Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c’est un visage sans tête, et la
Bosnie sans la Dalmatie, c’est une tête sans visage. Faute de
communications avec les districts qui s’étendent derrière eux, les ports
dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans
importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi
Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,
Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de
l’Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes
parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d’un puissant
État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de
ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens
princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur
des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de
border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le
jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile
de l’intérieur, dont la plus détestable administration arrête l’essor.»
(_La Prusse et l’Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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Une Réponse to “La Péninsule des Balkans-Chapitre II-quatrième partie (Laveleye)”

  1. ZAÏMA Says:

    Lundi 3 Aout 2009 / …

    Pour info, je porte le même prénom*, que vous très chère, cependant ; toutefois ; malgré tout… ; je suis à des milliards de kilomètres de vous approuver ; certes : nous possédons le même prénom, je crois que c’est la seule similitude entre nos 2 personnes,

    Bien à vous,

    ZAÏMA / …

    * : Prénom qui vous est propre, ou pas…

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