Archive for the ‘Socialisme’ Category

Mise à jour d’"Inter fæces et urinam"

novembre 8, 2008

A lire ici

Y figurent désormais des extraits truculents des ordures Jean Genet, Léon Blum, Alain, Ostwald, Fourier, Proudhon, Zola…

Deux clips d’excellente facture des Stranglers :

Nice’n Sleazy

Un entretien avec le médecin (Verly)

novembre 7, 2008

Ma pauvre femme est toujours à l’hôpital. Le médecin m’a engagé à espacer mes visites le plus possible, pour lui éviter des causes de surexcitation. Lorsque j’arrive, elle se jette passionnément dans mes bras, comme si je venais d’échapper à quelque grand péril, et quand je la quitte, ce sont chaque fois des scènes de désespoir. Quand je suis parti, elle est en proie à une agitation extrême, que suit une sorte de prostration; elle pense sans cesse à moi, à ses enfants, à son père, s’imagine que nous sommes exposés à toutes sortes de persécutions et de dangers et s’affole à l’idée qu’elle ne nous reverra plus. Son esprit ne s’est pas encore remis des ébranlements successifs causés par la fuite de François et d’Aline et par la mort de notre petite Marie.
J’étais si inquiet de son état que, hier, j’ai voulu prendre à ce sujet l’avis de notre vieux médecin, qui la soigne depuis notre mariage et connait très bien son tempérament. Il venait de voir un jeune suicidé et était tout attristé de n’avoir point réussi à le rappeler à la vie.
– Désolé de ne pouvoir vous satisfaire, mon brave Martin, me dit-il. Voyez il est cinq heures : j’ai dépassé la limite maxima de ma journée de travail, et jusqu’à demain matin, il ne m’est plus permis, malgré la meilleure volonté du monde, de faire acte professionnel. J’ai déjà été dénoncé trois fois par de jeunes confrères réprimandés, eux, pour n’avoir pas justifié de l’emploi régulier de leurs huit heures, et j’ai été sévèrement puni pour surproduction. Une nouvelle récidive pourrait entraîner pour moi les conséquences les plus graves.
Je m’abstins donc d’insister, et nous nous mîmes à causer de choses étrangères au sujet qui m’intéressait. Il me reparla de la visite qu’il venait de faire et de la multiplication vraiment effrayante des suicides depuis la socialisation de notre pays.
– Votre jeune homme était probablement un amoureux désespéré? observais-je.
– Non. Dans le nombre des suicides, il en est assurément qui ont pour cause des chagrins d’amour. La politique ne peut rien changer à cela : il y a toujours eu et il y aura toujours des amants rebutés et des femmes délaissées. L’amour ne se décrète pas plus que la fidélité. Mais l’espèce d’épidémie qui va croissant de jour en jour à une autre origine. J’ai été médecin militaire, vous savez, et j’ai eu l’occasion d’observer des cas analogues au régiment. J’ai vu des jeunes gens de bonne constitution, qui ne se plaignaient ni de l’ordinaire, ni de l’uniforme, ni de la chambrée, se détruire simplement parce qu’ils ne pouvaient s’habituer à la discipline qui leur était imposée et à la monotonie de la vie de caserne.
– Ces jeunes soldats avaient pourtant la perspective d’en être quittes après deux ou trois ans et de recouvrer alors leur entière liberté?
– Parfaitement. Mais la nostalgie ne raisonne pas. Eh bien ! nous nous trouvons ici en présence de cas identiques, aggravé par le défaut total d’espérances. Les restrictions apportées à la liberté personnelle, l’étroite prison morale dans laquelle l’individu se trouve enfermé par l’organisation socialiste de la production et de la consommation, la notion de la perpétuité de cette existence terne et moutonnière qu’aucune initiative ni aucun effort de volonté ne peuvent améliorer, ont diminué dans une telle proportion le charme de la vie, qu’un certain nombre de citoyens en sont arrivés à considérer le suicide comme le seul moyen d’échapper à une destinée intolérable pour eux.

Hippolyte Verly, in Les socialistes au pouvoir

Le contrôle de la vie..(Hilaire Belloc)

octobre 19, 2008


Le contrôle de la production des richesses est le contrôle de la vie humaine elle-même.

Joseph Hilaire Pierre René Belloc dit Hilaire Belloc, in L’État servile (Servile State)

Cantines nationales (Verly)

septembre 18, 2008

En vérité, nous avons le bonheur de vivre à une époque mémorable, dont on parlera dans la suite des siècles. Ce matin, à la même heure, cinq mille cantines pouvant nourrir chacune mille personnes ont été ouvertes à Paris. C’est une organisation véritablement merveilleuse, pleine de méthode et de simplicité, digne des vertus des anciens Spartiates.
Nous sommes loin du temps où une bourgeoisie sensuelle allait se gorger de nourritures raffinées et dispendieuses au Grand-Hôtel ou au Café Riche et n’enivrer de vins capiteux à 10 ou 15 francs la bouteille. Maintenant, dans notre société socialisée, on ne peut plus gaspiller pour un seul repas de quoi assurer l’existence de toute une honnête famille pendant un mois. Plus de garçons habillés comme des notaires, en habit noir et en cravate blanche, plus de cartes des mets et des vins reliées aussi richement que des missels, plus de vaisselles d’argent, plus de cristaux, plus de nappes à ramages orgueilleux.
Dans nos cantines sociales, tout est réglementé selon la raison jusque dans les plus petits détails, et nul n’y est favorisé aux dépens des autres. Naturellement, on ne peut manger indifféremment dans toutes les cantines, car cela jetterait dans le service des perturbations impossibles à prévoir et il y aurait en quelques heures des cantines totalement dégarnies de provisions, alors que d’autres seraient encore surabondamment fournies. Nos gouvernants sont des hommes d’État trop expérimentés pour n’avoir pas aperçu d’avance et sagement évité cet écueil.
On ne peut manger que dans la cantine où l’on s’est fait inscrire, et pour cette inscription, on a le choix entre les cantines du quartier de son domicile et de celui de son travail. Les déjeuners sont servis de dix heures à midi et demi; les diners, de cinq à huit heures.
Chacun combine le moment de ses repas conformément à ses heures de loisir, qui dépendant naturellement de son genre d’occupation. Malheureusement, c’est seulement le dimanche qu’il m’est permis de manger avec ma femme, comme j’en ai l’habitude depuis vingt-cinq ans, car nos heures de travail sont tout à fait différentes.
– Alors, je ne pourrai plus avaler une seule bouchée! s’est exclamée Louise, quand elle a été instruite de ce contretemps.
– Je le regrette comme toi, chère femme, lui ai-je répondu ; mais il faut déployer de la bonne volonté : car c’est aux socialistes inébranlables dans leur foi, comme nous le sommes, qu’il appartient de donner le bon exemple. Notre illustre Jaurès n’a-t-il pas écrit que l’intensité des satisfactions est en raison directe de leur rareté ?
Je dois expliquer maintenant comment les cantines fonctionnent.
En entrant, on passe devant un guichet occupé par un comptable, auquel on présente son livret. L’employé en détache un coupon d’alimentation et vous remet en échange un numéro, comme aux bureaux d’omnibus. L’administration a eu la bienfaisante pensée de placer des bancs le long des murs, pour que l’on puisse attendre sans fatigue l’appel de son numéro; c’est seulement dans les moments de presse, quand les bancs sont pleins, qu’on attend debout. La cantine est divisée en plusieurs sections correspondant à la couleur des numéros, et chacune a son surveillant chargé d’appeler les tablées à mesure que des vides se produisent.
A l’appel de votre numéro, dans votre série, vous passez au guichet du buffet, où l’on vous remet votre portion, que vous devez porter vous-même à la table qui vous est assignée par un garde social.
Car ce sont les miliciens de la police qui font ici le service d’ordre, et je dois reconnaitre que leur présence est nécessaire, au moins pour les premiers temps. Toute cette organisation méthodique est nouvelle, le public, encore esclave de ses anciennes habitudes, n’y est pas accoutumé, et il ne manque pas de gens qui manquent de patience et de calme.
Mais je dois constater, d’autre part, que les policiers n’apportent pas dans l’accomplissement de leur mission l’urbanité, la cordialité qui s’imposent dans une société vraiment fraternelle. Les nécessités gouvernementales ont fait porter leur nombre à trente mille; ils se sentent devenus indispensables, ils font maintenant les importants et reprennent peu à peu les allures désagréables du régime bourgeois.
La cohue aussi est véritablement trop grande dans les cantines; on sera obligé d’en augmenter le nombre, sinon on n’arrivera pas à servir dans le temps voulu un pareil nombre de consommateurs et il s’ensuivra une perturbation regrettable dans le travail.
Ce n’est pourtant pas la durée du repas qui est cause de ce retard. Cette durée est même trop brève : un quart d’heure. Le garde social, debout, montre en main, derrière chaque rangée de tables, ne fait pas grâce d’une minute; au contraire, je crois qu’il en rogne deux ou trois pour gagner du temps. Et à son signal, il faut, bon gré, mal gré, se lever et céder la place à ceux qui attendent.
Ces places également sont trop étroitement mesurées, et cela nuit à la rapidité de l’opération : on est serré des épaules et des coudes.
Cette gêne a même amené sous mes yeux un incident comique. Le hasard avait amené côte à côte, en face de moi, un ramoneur et un farinier. Or, comme chacun accourt à la cantine au sortir de l’atelier dans le costume de sa profession, le frottement du noir et du blanc produisait sur les deux voisins des bigarrures extraordinaires qui égayaient tout le monde. Le ramoneur en riait de tout son cœur, mais le farinier s’en montrait fort courroucé.
J’ai raconté cela à ma femme, le soir, pour l’amuser un peu et la distraire du chagrin qu’elle éprouve de ne pouvoir partager mon repas comme autrefois.
– Vois-tu, chère amie, cette organisation demande encore certains perfectionnements. Toute machine a besoin d’être réglée avant de fonctionner tout à fait bien, et nous sommes encore dans la période de tâtonnement. Mais ce n’est pas moins une chose qui élève l’âme de penser que, le même jour et à la même heure, toutes les cantines nationales de Paris cuisinent les mêmes mets; que chaque cantine, dans un délai fixe, alimente un nombre de bouche mathématiquement déterminé, et que par cette méthode précise se trouve économisé au profit de la collectivité le temps si follement gaspillé autrefois par la société capitaliste. Cette économie de temps est un des plus grands triomphes de notre organisation socialiste.
Un peu plus tard, comme nous revenions d’une petite promenade du côté des boulevards, nous trouvâmes la maison en émoi : la plupart des portes étaient ouvertes, les corridors, les paliers et même les escaliers garnis de voisins qui discutaient avec âpreté la question des cantines. Nous nous arrêtâmes, Louise et moi, faute de pouvoir gagner notre cinquième, et nous entendîmes une citoyenne du premier, directrice de cuisine d’une des cantines du quartier, répondre à une critique formulée avant notre entrée :
– Eh bien! ce serait du beau gâchis, si on vous écoutait! Des plats variés au choix… Ah bien, oui! Alors les premiers venus auraient les fins morceaux, et les autres, ceux qui lâchent la besogne plus tard, fricoteraient avec les déchets, pas? Et l’égalité, qu’est-ce que vous en faites?
– L’égalité des intestins, oh la la! cria une voix aux étages supérieurs.
– Vous n’avez pas la prétention d’en remontrer aux hommes de science, je suppose? répliqua la directrice. Il est démontré que 700 grammes de pain, 250 de viande, 300 de légumes, haricots, pommes de terre, pois, fèves, choux ou salade sont suffisants à l’entretien quotidien de la force et de la santé de tout individu dans l’état normal…
– Zut! riposta la voix gouailleuse. Y avait à côté de moi un fort de la halle qui avait escamoté sa portion quand je n’étais pas à la moitié de la mienne, et qui claquait encore du bec. Il a demandé un supplément, le flique l’a insulté. J’y ai repassé mon surplus et il est encore parti en suçant son pouce!
Tout le monde s’est mis à rire.
– On ne peut pas baser un raisonnement sérieux sur des exceptions, a fait judicieusement observer un chef de bureau du ministère de l’Intérieur, qui loge au second. Il avait été question tout d’abord de graduer les portions en raison du poids personnel des consommateurs, qu’on aurait inscrit sur leur livret; mais cela aurait entraîné dans le service des complications inouïes, et l’on y a renoncé.
– Vaut mieux faire jeûner les gros; ça les ramènera au poids réglementaire!
Nouveaux rires. Le chef de bureau continua sans relever la plaisanterie :
– De même pour les femmes. On avait proposé de leur attribuer des portions moins fortes qu’aux hommes…
Un charivari de protestations aiguës interrompit l’orateur, qui attendit avec patience et repris, quand le calme fut à peu près rétabli :
– Si vous n’aviez pas tant crié, vous sauriez déjà que le gouvernement a écarté cette idée, comme attentatoire à l’égalité des sexes et en contradiction avec l’égale obligation du travail.
– Ça empêche pas que les femmes et les hommes, c’est pas fichu pareil!
– L’égalité des besoins physiques est une absurdité, clama un citoyen remarquablement obèse, appuyé à la rampe sur le palier du troisième étage. C’est pas ma faute, si j’ai la boulimie. Avec ce qu’ils donnent à la cantine, j’en ai pour ma dent creuse!
– Bon! Je ne sais pas si le régime va vous décharger du superflu de votre margarine, mon gros!
– Citoyen, dit sérieusement le chef de bureau, si vous vous êtes engraissé de la sueur du peuple, comme tant d’autres, dans la société bourgeoise, tant pis pour vous. La collectivité socialiste n’est pas responsable de vos excès. Si, au contraire, votre embonpoint est simplement le résultat d’une disposition naturelle ou d’une existence trop sédentaire, vos huit heures de travail régulier et les exercices auxquels vous pourrez vous livrer pendant vos huit heures de loisir vous débarrasseront de votre infirmité.
– D’ailleurs, ajouta aigrement la directrice, chacun est libre de faire à son domicile des repas supplémentaires, si bon lui semble. Il suffit pour cela d’acheter de la nourriture avec les bons de circulation.
– Et le tabac? On voit bien que vous ne fumez pas, la bonne dame!
– En résumé, conclut la directrice, en méprisant cette apostrophe, l’alimentation est une question de chimie. Il faut un quantum déterminé de matières azotées et de matières non azotées; la science a prononcé et son arrêt a été méthodiquement exécuté. Un point, c’est tout.
– Et vive le pape infaillible!
– Un brevet à l’institutrice!
– On réclame l’émancipation de l’estomac!
– A Chaillot, les affameurs!
– Permettez, permettez, intervint le chef de bureau. Tout cela n’est pas sérieux. Le meilleur, je veux dire le moins mauvais des anciens tyrans de ce pays considérait comme un progrès idéal que chacun pût mettre la poule au pot tous les dimanches…
– Vive Henry IV!
– Qu’est-ce que cela, en comparaison de ce qu’a fait notre admirable gouvernement! Plus de citoyens sans pains, plus de vagabonds sans asile! La marmite bout pour tout le monde, tous les jours, et chacun jouit d’un toit pour abriter sa tête! En face de résultats aussi merveilleux, qui oserait s’arrêter à de misérables critiques de détails basées sur des exceptions individuelles?…
Nous montions notre escalier au fond de la cour que nous entendions encore les éclats de son éloquence.
– Ce fonctionnaire parle sérieusement, dis-je à une femme, et il a des idées très justes.
– Un curé prêche toujours pour sa paroisse, répondit amèrement Louise. Cet homme est satisfait de sa position au ministère, où il ne travaille guère et trouve sans doute des profits; il serait fâché que les choses changeassent, ça se comprend très bien.
Le chagrin persistant de ma pauvre femme m’afflige et arrête l’essor de mon âme au milieu des transformations sublimes qui s’accomplissent autour de nous. Elle est devenue impressionnable à l’excès, et sa nervosité s’accentue tous les jours. Durant nos vingt-cinq années de ménage, nous n’avons pas eu autant de désaccords que depuis la Révolution sociale, et je ne vois s’atténuer cet état d’antagonisme. Ses récriminations n’ont pas cessé depuis l’ouverture des cantines. Hier soir, comme je la voyais plus pâle et plus excitée encore que de coutume :
– N’as-tu besoin de rien? lui demandai-je. Tu sais qu’il y a là, dans l’armoire, du pain et du vin.
– Merci, Joseph. Oui, je vais essayer de tremper une croûte, car je n’en puis plus, j’ai les jambes comme cassées.
– N’as-tu donc pas mangé convenablement au dîner?
– Mangé convenablement, avec cette cuisine de caserne! C’est de la pâtée à chien qu’on fabrique dans ces boites-là. La viande, c’est une pelote de tendons séchés à force d’être cuite, et la sauce, c’est de l’eau sale… Ah! je les connais trop bien, leurs tripotages; quand je lis les « sept plats du jour » de la semaine qu’on affiche le dimanche à la porte des cantines, j’en ai l’estomac retourné. Je vois d’avance ce qu’on nous offrira sous le nom de bouilli du lundi, du navarin du mardi, des escalopes du mercredi, de la raie au beurre noir du jeudi et le reste à l’avenant. J’ai beau me raisonner, mon gosier se ferme, je ne peux plus rien avaler.
– Tu me fais de la peine, ma bonne Louise. Pourtant, combien de fois ne t’ai-je pas entendu te plaindre, sous l’ancien régime, de ne pas savoir où donner de la tête tant la vie devenait chère! Et comme tu étais contente, le dimanche, quand nous allions dîner dans une gargotte de banlieue, parce que, ces jours-là, tu n’avais pas à t’occuper de la cuisine!
– Eh bien! maintenant, je donnerais la moitié des années qui me restent pour retourner à ce temps-là.
Chaque jour nous avons de ces algarades. Je me dis bien, en mon pardedans, que c’est l’habitude des femmes de se tourmenter comme à plaisir et de trouver toujours à reprendre dans les choses qu’elles ne font pas elles-mêmes; je n’en suis pas moins inquiet et attristé.
J’espère que, quand elle aura vu seulement une fois les enfants et le grand-père dans leurs établissements, – car jusqu’à présent, par mesure d’ordre, on n’a pas autorisé les visites;- quand elle aura constaté combien ils sont bien portants, heureux et gais, elle recouvrira la paix de l’âme et reprendra sa bravoure de caractère, qui jadis ne l’abandonnait jamais, même dans les moments difficiles que nous avons eus à traverser.

Hippolyte Verly, in Les socialistes au pouvoir

Un Mammouth sur les bords du Lac Léman (Bernanos)

mai 6, 2008


La menace qui pèse sur le monde est celle d’une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait, tôt ou tard, sous un nom ou sous un autre, qu’importe ! de l’homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité toute entière, et dont l’existence dans la société future serait aussi insolite que la présence actuelle d’un mammouth sur les bords du Lac Léman. Ne croyez pas qu’en parlant ainsi je fasse seulement allusion au communisme. Le communisme disparaîtrait demain, comme a disparu l’hitlérisme, que le monde moderne n’en poursuivrait pas moins son évolution vers ce régime de dirigisme universel auquel semblent aspirer les démocraties elles-mêmes. Aucun homme raisonnable ne saurait se faire illusion sur ce point.

Georges Bernanos, in La liberté, pour quoi faire ?

Syme et le Novlangue (Orwell)

avril 29, 2008


— Comment va le dictionnaire ? demanda Winston en élevant la voix pour dominer le bruit.
— Lentement, répondit Syme. J’en suis aux adjectifs. C’est fascinant.
Le visage de Syme s’était immédiatement éclairé au seul mot de dictionnaire. Il poussa de côté le récipient qui avait contenu le ragoût, prit d’une main délicate son quignon de pain, de l’autre son fromage et se pencha au-dessus de la table pour se faire entendre sans crier.
— La onzième édition est l’édition définitive, dit-il. Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu’il aura quand personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons terminé, les gens comme vous devront le réapprendre entièrement. Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux? Pas du tout! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. La onzième édition ne renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l’année 2050.

Il mordit dans son pain avec appétit, avala deux bouchées, puis continua à parler avec une sorte de pédantisme passionné. Son mince visage brun s’était animé, ses yeux avaient perdu leur expression moqueuse et étaient devenus rêveurs.
— C’est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines
de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais »? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « doubleplusbon ». Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n’y aura plus rien d’autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera cou-verte par six mots seulement, en réalité un seul mot. Voyez-vous, Winston, l’originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l’idée vient de Big Brother.
Au nom de Big Brother, une sorte d’ardeur froide flotta sur le visage de Winston. Syme, néanmoins, perçut immédiatement un certain manque d’enthousiasme.
— Vous n’appréciez pas réellement le novlangue, Winston, dit-il presque tristement. Même quand vous écrivez, vous pensez en ancilangue. J’ai lu quelques-uns des articles que vous écrivez parfois dans le Times. Ils sont assez bons, mais ce sont des
traductions. Au fond, vous auriez préféré rester fidèle à l’ancien langage, à son imprécision et ses nuances inutiles. Vous ne saisissez pas la beauté qu’il y a dans la destruction des mots. Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année ?
Winston l’ignorait, naturellement. Il sourit avec sympathie, du moins il l’espérait, car il n’osait se risquer à parler.
Syme prit une autre bouchée de pain noir, la mâcha rapidement et continua :
— Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l’angsoc et l’angsoc est le novlangue, ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant?

Eric Arthur Blair dit Georges Orwell, in 1984 ( 1984 )

Newspeak Magazine par JFX

Un Beau Rêve (Karl Popper)

avril 18, 2008


Je suis resté socialiste pendant plusieurs années encore, même après mon refus du marxisme. Et si la confrontation du socialisme et de la liberté individuelle était réalisable, je serais socialiste aujourd’hui encore. Car rien de mieux que de vivre une vie modeste, simple et libre dans une société égalitaire. Il me fallut du temps avant de réaliser que ce n’était qu’un beau rêve; que la liberté importe davantage que l’égalité; que la tentative d’instaurer l’égalité met la liberté en danger; et que, à sacrifier la liberté, on ne fait même pas régner l’égalité parmi ceux qu’on a asservis.

Karl Popper, in La Quête Inachevée (Unended Quest: An Intellectual Autobiography)

Amazon et surréalisme syndical

novembre 25, 2007

Reçu par mail:

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Xavier Garambois
Directeur Général

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Les Pouponnières (Aldous Huxley)

novembre 20, 2007

IlS laissèrent Mr. Foster dans la Salle de Décantation.Le D.I.C. et ses étudiants prirent place dans l’ascenseur le plus proche et furent montés au cinquième étage.
POUPONNIÈRES. SALLES DE CONDITIONNEMENT NÉO-PAVLOVIEN, annonçait la plaque indicatrice.
Le Directeur ouvrit une porte. Ils se trouvèrent dans une vaste pièce vide, très claire et ensoleillée, car toute la paroi exposée au sud ne formait qu’une fenêtre. Une demi-douzaine d’infirmières, vêtues des pantalons et des jaquettes d’uniforme réglementaires en toile blanche de viscose, les cheveux aseptiquement cachés sous des bonnets blancs, étaient occupées à disposer sur le plancher des vases de roses suivant une longue rangée d’un bout à l’autre de la pièce. De grands vases, garnis de fleurs bien serrées. Des milliers de pétales, pleinement épanouis, et d’une douceur soyeuse, semblables aux joues d’innombrables petits chérubins, mais de chérubins qui,
dans cette lumière brillante, n’étaient pas exclusivement roses et aryens, mais aussi lumineusement chinois, mexicains aussi, apoplectiques aussi d’avoir trop soufflé dans des trompettes célestes, pâles comme la mort aussi, pâles de la blancheur posthume
du marbre.
Les infirmières se raidirent au garde-à-vous à l’entrée du D.I.C.
— Installez les livres, dit-il sèchement.
En silence, les infirmières obéirent à son commandement. Entre les vases de roses, les livres furent dûment disposés, une rangée d’in-quarto enfantins, ouverts d’une façon tentante, chacun sur quelque image gaiement coloriée de bête, de poisson ou
d’oiseau.
— A présent, faites entrer les enfants.
Elles sortirent en hâte de la pièce, et rentrèrent au bout d’une minute ou deux, poussant chacune une espèce de haute serveuse chargée, sur chacun de ses
quatre rayons en toile métallique, de bébés de huit mois, tous exactement pareils (un Groupe de Bokanovsky, c’était manifeste), et tous (puisqu’ils appartenaient à la caste Delta) vêtus de kaki.
— Posez-les par terre.
On déchargea les enfants.
— A présent, tournez-les de façon qu’ils puissent \oir les fleurs et les livres.
Tournés, les bébés firent immédiatement silence, puis ils se mirent à ramper vers ces masses de couleur brillantes, ces formes si gaies et si vives sur les pages blanches. Tandis qu’ils s’en approchaient, le soleil se dégagea d’une éclipse momentanée où l’avait maintenu un nuage. Les roses flamboyèrent comme sous l’effet d’une passion interne soudaine ; une énergie nouvelle et profonde parut se répandre sur les pages
luisantes des livres. Des rangs des bébés rampant à quatre pattes s’élevaient de petits piaillements de surexcitation, des gazouillements et des sifflotements de plaisir.
Le Directeur se frotta les mains :
— Excellent ! dit-il. On n’aurait guère fait mieux si c’avait été arrangé tout exprès.
Les rampeurs les plus alertes étaient déjà arrivés à leur but. De petites mains se tendirent, incertaines, touchèrent, saisirent, effeuillant les roses transfigurées,
chiffonnant les pages illuminées des livres. Le Directeur attendit qu’ils fussent tous joyeusement occupés. Puis :
— Observez bien, dit-il. Et, levant ia main, il donna le signal.
L’Infirmière-Chef, qui se tenait à côté d’un tableau de commandes électriques à l’autre bout de la pièce, abaissa un petit levier.
Il y eut une explosion violente. Perçante, toujours plus perçante, une sirène siffla. Des sonneries d’alarme retentirent, affolantes.
Les enfants sursautèrent, hurlèrent; leur visage était distordu de terreur.
— Et maintenant, cria le Directeur (car le bruit était assourdissant), maintenant, nous passons à l’opération qui a pour but de faire pénétrer la leçon bien à fond, au moyen d’une légère secousse électrique.
Il agita de nouveau la main, et l’Infirmière-Chef abaissa un second levier. Les cris des enfants changèrent soudain de ton. Il y avait quelque chose de désespéré, de presque dément, dans les hurlements perçants et spasmodiques qu’ils lancèrent alors. Leur petit corps se contractait et se raidissait : leurs membres s’agitaient en mouvements saccadés, comme sous le tiraillement de fils invisibles.
— Nous pouvons faire passer le courant dans toute cette bande de plancher, glapit le Directeur en guise d’explication, mais cela suffit, dit-il comme signal à l’infirmière.
Les explosions cessèrent, les sonneries s’arrêtèrent, le hurlement de la sirène s’amortit, descendant de ton en ton jusqu’au silence. Les corps raidis et contractés se détendirent, et ce qui avait été les sanglots et les abois de fous furieux en herbe se répandit de nouveau en hurlements normaux de terreur ordinaire.
— Offrez-leur encore une fois les fleurs et les livres.
Les infirmières obéirent; mais à l’approche des roses, à la simple vue de ces images gaiement coloriées du minet, du cocorico et du mouton noir qui fait bêê, bêê, les enfants se reculèrent avec horreur; leurs hurlements s’accrurent soudain en intensité.
— Observez, dit triomphalement le Directeur, observez.
Les livres et les bruits intenses, les fleurs et les secousses électriques, déjà, dans l’esprit de l’enfant, ces couples étaient liés de façon compromettante ; et, au bout de deux cents répétitions de la même leçon ou d’une autre semblable, ils seraient mariés indissolublement. Ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer.
— Ils grandiront avec ce que les psychologues appelaient une haine « instinctive » des livres et des fleurs. Des réflexes inaltérablement conditionnés. Ils seront à l’abri des livres et de la botanique pendant toute leur vie. — Le Directeur se tourna vers les infirmières. — Remportez-les.
Toujours hurlant, les bébés en kaki furent chargés sur leurs serveuses et roulés hors de la pièce, laissant derrière eux une odeur de lait aigre et un silence fort bien venu.
L’un des étudiants leva la main; et, bien qu’il comprît fort bien pourquoi l’on ne pouvait pas tolérer que des gens de caste inférieure gaspillassent le temps de la communauté avec des livres, et qu’il y avait toujours le danger qu’ils lussent quelque chose qui fît indésirablement « déconditionner » un de leurs réflexes, cependant… en somme, il ne concevait pas ce qui avait trait aux fleurs. Pourquoi se
donner la peine de rendre psychologiquement impossible aux Deltas l’amour des fleurs ?
Patiemment, le D.I.C. donna des explications. Si l’on faisait en sorte que les enfants se missent à hurler à la vue d’une rose, c’était pour des raisons de haute politique économique. Il n’y a pas si longtemps (voilà un siècle environ), on avait conditionné les Gammas, les Deltas, voire les Epsilons, à aimer les fleurs — les fleurs en particulier et la nature sauvage en général. Le but visé, c’était de faire naître en eux le désir d’aller à la campagne chaque fois que l’occasion s’en présentait, et de les obliger ainsi à consommer du transport.
— Et ne consommaient-ils pas de transport? demanda l’étudiant.
— Si, et même en assez grande quantité, répondit le D.I.C., mais rien de plus. Les primevères et les paysages, fit-il observer, ont un défaut grave : ils sont gratuits. L’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. On décida d’abolir l’amour de la nature, du moins parmi les basses classes, d’abolir l’amour de la nature, mais non point la tendance à consommer du transport. Car il était essentiel, bien entendu, qu’on continuât à aller à la campagne, même si l’on avait cela en horreur. Le problème consistait à trouver à la consommation du transport une raison économiquement mieux fondée qu’une simple affection pour les primevères et les paysages. Elle fut dûment découverte. — Nous conditionnons les masses à détester la campagne, dit le Directeur pour conclure, mais simultanément nous les conditionnons à raffoler de tous les sports en plein air. En même temps, nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l’emploi d’appareils compliqués. De sorte qu’on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport. D’où ces secousses électriques.
— Je comprends, dit l’étudiant ; et il resta silencieux, éperdu d’admiration.
Il y eut un silence ; puis, toussotant pour se dégager la voix :
— Il était une fois, commença le Directeur, alors que Notre Ford était encore de ce monde, un petit garçon qui s’appelait Reuben Rabinovitch. Reuben était l’enfant de parents de langue polonaise. — Le Directeur s’interrompit : — Vous savez ce que c’est
que le polonais, je suppose ?
— Une langue morte.
— Comme le français et l’allemand, ajouta un autre étudiant, exhibant avec zèle son savoir.
— Et « parent? » questionna le D.I.C.
Il y eut un silence gêné. Plusieurs des jeunes gens rougirent. Ils n’avaient pas encore appris à reconnaître la ligne de démarcation, importante mais souvent fort ténue, qui sépare l’ordure de la science pure.
L’un d’eux, enfin, eut le courage de lever la main.
— Les êtres humains, autrefois, étaient…, dit-il avec hésitation; le sang lui affluait aux joues. — Enfin, ils étaient vivipares.
— Très bien. — Le Directeur approuva d’un signe de tête.
— Et quand les bébés étaient décantés…
— Naissaient, corrigea-t-il.
— Eh bien, alors, c’étaient les parents. — c’est-à-dire : pas les bébés, bien entendu, les autres. — Le pauvre garçon était éperdu de confusion.
— En un mot, résuma le Directeur, les parents étaient le père et la mère. — Cette ordure, qui était en réalité de la science, tomba avec fracas dans le silence gêné de ces jeunes gens qui n’osaient plus se regarder.
— La mère…, répéta-t-il très haut, pour faire pénétrer bien à fond la science ; et, se penchant en arrière sur sa chaise : — Ce sont là, dit-il gravement, des faits désagréables, je le sais. Mais aussi, la plupart des faits historiques sont désagréables.
Il revint au petit Reuben, au petit Reuben dans la chambre de qui, un soir, par négligence, son père et sa mère (hum, hum !) avaient, par hasard, laissé en fonctionnement l’appareil de T.S.F. (Car il faut se souvenir qu’en ces jours de grossière reproduction vivipare, les enfants étaient toujours élevés par leurs parents, et non dans des Centres de Conditionnement de l’État.) Pendant que l’enfant dormait, l’appareil commença soudain à transmettre un programme de radiophonie de Londres ; et le lendemain matin, à l’étonnement de son… (hum) et de sa… (hum) (les plus effrontés parmi les jeunes gens se risquèrent à échanger un ricanement), le petit Reuben se réveilla en répétant mot à mot une longue conférence de ce curieux écrivain ancien (— l’un des très rares dont on ait autorisé la transmission des oeuvres jusqu’à nous), George Bernard Shaw, qui parlait, suivant une tradition bien établie, de son propre génie. Pour le… (clin d’oeil) et la… (ricanement) du petit Reuben, cette conférence fut, bien entendu, parfaitement incompréhensible, et, s’imaginant que leur enfant était devenu subitement fou, ils firent venir un médecin. Celui-ci, heureusement, comprenait l’anglais, reconnut le discours pour celui que Shaw avait diffusé par T.S.F., se rendit compte de l’importance de ce qui était arrivé, et écrivit à ce sujet une lettre à la presse médicale.
— Le principe de l’enseignement pendant le sommeil, ou hypnopédie, avait été découvert. — Le D.I.C. fit une pause impressionnante. — Le principe avait été découvert, mais il devait s’écouler bien des années avant que ce principe reçût des applications utiles.
— Le cas du petit Reuben ne se produisit que vingt-trois ans après le lancement du premier Modèle en T de Notre Ford. — Ici, le Directeur fit un signe de T à hauteur de son estomac, et tous les étudiants l’imitèrent révérencieusement. — Et pourtant…
Furieusement, les étudiants griffonnèrent :
« L’hypnopédie, premier emploi officiel en l’an 214 de N.F. Pourquoi pas plus tôt ? Deux raisons ; a)… »
— Ces premiers expérimentateurs, disait le D.I.C, étaient sur une mauvaise voie. Ils croyaient qu’on pouvait faire de l’hypnopédie un instrument d’éducation intellectuelle…
(Un petit garçon, endormi sur le côté droit, le bras droit hors du lit, la main droite pendant mollement par-dessus le bord. Sortant d’une ouverture ronde et grillagée dans la paroi d’une boîte, une voix parle doucement.
— Le Nil est le plus long fleuve d’Afrique, et le second, pour la longueur, de tous les fleuves du globe. Bien qu’il n’atteigne pas la longueur du Mississippi-Missouri, le Nil arrive en tête de tous les fleuves pour l’importance du bassin, qui s’étend sur 35 degrés de latitude…
Au petit déjeuner, le lendemain matin :
« — Tommy, dit quelqu’un, sais-tu quel est le plus long fleuve d’Afrique ? »
Des signes de tête en dénégation.
« — Mais ne te souviens-tu pas de quelque chose qui commence ainsi : Le Nil est le… ? »
« — Le -Nil -est -le -plus -long -fleuve -d’Afrique -et -le -second -pour -la -longueur -de -tous -les -fleuves -du -globe… »
— Les mots sortent en se précipitant. — « Bienqu’il- n’atteigne-pas… »
« — Eh bien, dis-moi maintenant quel est le plus long fleuve d’Afrique ? »
Les yeux sont ternes.
« — Je n’en sais rien.
« — Mais le Nil, Tommy !
« — Le -Nil -est -le -plus -long -fleuve -d’Afrique –
et -le -second…
« — Alors quel est le fleuve le plus long, Tommy? »
Tommy fond en larmes.
« — J’en sais rien », pleurniche-t-il.)
C’est cette pleurnicherie, le Directeur le leur fit clairement comprendre, qui découragea les premiers chercheurs. Les expériences furent abandonnées. On ne fit plus de tentatives pour apprendre aux enfants la longueur du Nil pendant leur sommeil. Fort judicieusement. On ne peut apprendre une science à moins qu’on ne sache pertinemment de quoi il s’agit.
— Tandis que, s’ils avaient seulement commencé par l’éducation morale…, dit le Directeur, conduisant la bande vers la porte. Les étudiants le suivirent, griffonnant désespérément tout en marchant et pendant tout le trajet en ascenseur. — L’éducation
morale, qui ne doit jamais, en aucune circonstance, être rationnelle.
« Silence, silence », murmura un haut-parleur tandis qu’ils sortaient de l’ascenseur au quatorzième étage, et : « Silence, silence », répétèrent infatigablement les pavillons des instruments, à intervalles réguliers, le long de chaque couloir. Les étudiants, et jusqu’au Directeur lui-même, se haussèrent automatiquementsur la pointe des pieds. Ils étaient des Alphas, bien entendu, mais les Alphas eux-mêmes ont été bien conditionnés. « Silence, silence. » Toute l’atmosphère du quatorzième étage vibrait d’impératifs catégoriques.
Cinquante mètres de parcours sur la pointe des pieds les amenèrent à une porte que le Directeur ouvrit avec précaution. Ils franchirent le seuil et pénétrèrent dans la pénombre d’un dortoir aux volets clos. Quatre-vingts petits lits s’alignaient le long du mur. Il y avait un bruit de respiration légère et régulière et un murmure continu, comme de voix très basses chuchotant au loin.
Une infirmière se leva comme ils entraient, et se mit au garde-à-vous devant le Directeur.
— Quelle est la leçon, cet après-midi ? demanda-til.
— Nous avons fait du Sexe Élémentaire pendant les quarante premières minutes, répondit-elle. Mais maintenant, on a réglé l’appareil sur le cours élémentaire de Sentiment des Classes Sociales.
Le Directeur parcourut lentement la longue file des petits lits. Roses et détendus par le sommeil, quatre-vingts petits garçons et petites filles étaient étendus, respirant doucement. Il sortait un chuchotement de sous chaque oreiller. Le D.I.C. s’arrêta et, se penchant sur l’un des petits lits, écouta attentivement.
— Cours élémentaire de Sentiment des Classes Sociales, disiez-vous? Faites-le répéter un peu plus haut par le pavillon.
A l’extrémité de la pièce, un haut-parleur faisait saillie sur le mur. Le Directeur s’y rendit et appuya sur un interrupteur.
« …sont tous vêtus de vert », dit une voix douce mais fort distincte commençant au milieu d’une phrase, « et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh, non, je ne veux pas jouer avec des enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir lire ou écrire. Et puis, ils sont vêtus de noir, ce qui est une couleur ignoble. Comme je suis content d’être un Bêta. »
Il y eut une pause ; puis la voix reprit :
« Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dur que nous, parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, parce que je ne travaille pas si dur. Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes. Ils sont tous vêtus de vert, et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh, non, je ne veux pas jouer avec les enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir… »
Le Directeur remit l’interrupteur dans sa position primitive. La voix se tut. Ce ne fut plus que son grêle fantôme qui continua à marmotter dessous les quatre-vingts
oreillers.
— Ils entendront cela répété encore quarante ou cinquante fois avant de se réveiller; puis, de nouveau, jeudi ; et samedi, de même. Cent vingt fois, trois fois par semaine, pendant trente mois. Après quoi, ils passeront à une leçon plus avancée.
Des roses et des secousses électriques, le kaki des Deltas et une bouffée d’assa foetida — liés indissolublement avant que l’enfant sache parler. Mais le conditionnement que des paroles n’accompagnent pas est grossier et tout d’une pièce ; il est incapable de faire saisir les distinctions plus fines, d’inculquer les modes de conduite plus complexes. Pour cela, il faut des paroles, mais des paroles sans raison. En un mot, l’hypnopédie.
— La plus grande force moralisatrice et socialisatrice de tous les temps.
Les étudiants inscrivirent cela dans leurs calepins. Le savoir puisé directement à la source.
De nouveau, le Directeur toucha l’interrupteur.
« …si formidablement intelligents, disait la voix douce, insinuante, infatigable. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, parce que… »
Non pas tout à fait comme des gouttes d’eau, bien que l’eau, en vérité, soit capable de creuser à la longue des trous dans le granit le plus dur; mais plutôt comme des gouttes de cire à cacheter liquide, des gouttes qui adhèrent, s’incrustent, s’incorporent à ce sur quoi elles tombent, jusqu’à ce qu’enfin le roc ne soit plus qu’une seule masse écarlate.
— Jusqu’à ce qu’enfin l’esprit de l’enfant, ce soit ces choses suggérées, et que la somme de ces choses suggérées, ce soit l’esprit de l’enfant. Et non pas seulement l’esprit de l’enfant. Mais également l’esprit de l’adulte — pour toute sa vie. L’esprit qui juge, et désire, et décide — constitué par ces choses suggérées. Mais toutes ces choses suggérées, ce sont celles que nous suggérons, nous !— Le Directeur en vint presque à crier, dans son triomphe. — Que suggère l’Etat. — Il tapa sur la table la plus proche.
— Il en résulte, par conséquent…
Un bruit le fit se retourner.
— Oh ! Ford, dit-il, d’un autre ton, voilà que j’ai réveillé les enfants !

Aldous Huxley, in Le Meilleur des Mondes

Le Centre d’Incubation et de Conditionnement (Aldous Huxley)

novembre 3, 2007


UN bâtiment gris et trapu de trente-quatre étages seulement. Au-dessus de l’entrée principale, les mots : CENTRE D’INCUBATION ET DE CONDITIONNEMENT DE LONDRES-CENTRAL, et, dans un écusson, la devise de l’État mondial : COMMUNAUTÉ, IDENTITÉ, STABILITÉ.
L’énorme pièce du rez-de-chaussée était exposée au nord. En dépit de l’été qui régnait au-delà des vitres, en dépit de toute la chaleur tropicale de la pièce elle-même, ce n’étaient que de maigres rayons d’une lumière crue et froide qui se déversaient par les fenêtres. Les blouses des travailleurs étaient blanches, leurs mains, gantées de caoutchouc pâle, de teinte cadavérique. La lumière était gelée, morte, fantomatique. Ce n’est qu’aux cylindres jaunes des microscopes qu’elle empruntait un peu de substance riche et vivante, étendue le long des tubes comme du beurre.
— Et ceci, dit le Directeur, ouvrant la porte, c’est la Salle de Fécondation.
Au moment où le Directeur de l’Incubation et du Conditionnement entra dans la pièce, trois cents Fécondateurs, penchés sur leurs instruments, étaient plongés dans ce silence où l’on ose à peine respirer, dans ce chantonnement ou ce sifflotement inconscients, par quoi se traduit la concentration la plus profonde. Une bande d’étudiants nouvellement arrivés, très jeunes, roses et imberbes, se pressaient, pénétrés d’une certaine appréhension, voire de quelque humilité, sur les talons du Directeur. Chacun d’eux portait un cahier de notes, dans lequel, chaque fois que le grand homme parlait, il griffonnait désespérément. Ils puisaient ici leur savoir à la source même. C’était un privilège rare. Le D.I.C. de Londres-Central s’attachait toujours à faire faire à ses nouveaux étudiants, sous sa conduite personnelle, le tour des divers services.
« Simplement pour vous donner une idée d’ensemble », leur expliquait-il. Car il fallait, bien entendu, qu’ils eussent un semblant d’idée d’ensemble, si l’on voulait qu’ils fissent leur travail intelligemment, — et cependant qu’ils en eussent le moins possible, si l’on voulait qu’ils fussent plus tard des membres convenables et heureux de la société. Car les détails, comme chacun le sait, conduisent à la vertu et au bonheur; les généralités sont, au point de vue intellectuel, des maux inévitables. Ce ne sont pas les philosophes, mais bien ceux qui s’adonnent au bois découpé et aux collections de timbres, qui constituent l’armature de la société.
— Demain, ajoutait-il, leur adressant un sourire empreint d’une bonhomie légèrement menaçante, vous vous mettrez au travail sérieux. Vous n’aurez pas de temps à consacrer aux généralités… D’ici là…
D’ici là, c’était un privilège. De la source même, droit au cahier de notes. Les jeunes gens griffonnaient fébrilement.
Grand, plutôt maigre, mais bien droit, le Directeur s’avança dans la pièce. Il avait le menton allongé et les dents fortes, un peu proéminentes, que parvenaient tout juste à recouvrir, lorsqu’il ne parlait pas, ses lèvres pleines à la courbe fleurie. Vieux, jeune ? Trente ans? Cinquante ? Cinquante-cinq ? C’était difficile à dire. Et, au surplus, la question ne se posait pas ; dans cette année de stabilité, cette année 632 de N.F., il ne venait à l’idée de personne de la poser.
— Je vais commencer par le commencement, dit le D.I.C, et les étudiants les plus zélés notèrent son intention dans leur cahier : Commencer au commencement. — Ceci — il agita la main — ce sont les couveuses. — Et, ouvrant une porte de protection thermique, il leur montra des porte-tubes empilés les uns sur les autres et pleins de tubes à essais numérotés. — L’approvisionnement d’ovules pour la semaine. Maintenus, expliqua-t-il, à la température du sang ; tandis que les gamètes mâles — et il ouvrit alors une autre porte — doivent être gardés à trente-cinq degrés, au lieu de trente-sept. La pleine température du sang stérilise. Des béliers, enveloppés de thermogène, ne procréent pas d’agneaux.
Toujours appuyé contre les couveuses, il leur servit, tandis que les crayons couraient illisiblement d’un bord à l’autre des pages, une brève description du procédé moderne de la fécondation; il parla d’abord, bien entendu, de son introduction chirurgicale, « cette opération subie volontairement pour le bien de la société, sans compter qu’elle comporte une prime se montant à six mois d’appointements » ; il continua par un exposé sommaire de la technique de la conservation de l’ovaire excisé à l’état vivant et en plein développement ; passa à des considérations sur la température, la salinité, la viscosité optima; fit allusion à la liqueur dans laquelle on conserve les ovules détachés et venus à maturité ; et, menant ses élèves aux tables de travail, leur montra effectivement comment on retirait cette liqueur des tubes à essais ; comment on la faisait tomber goutte à goutte sur les lames de verre pour préparations microscopiques spécialement tiédies; comment les ovules qu’elle contenait étaient examinés au point de vue des catactères anormaux, comptés, et transférés dans un récipient poreux; comment (et il les emmena alors voir cette opération) ce récipient était immergé dans un bouillon tiède contenant des spermatozoïdes qui y nageaient librement, — « à la concentration
minima de cent mille par centimètre cube », insista-til ; et comment, au bout de dix minutes, le vase était retiré du liquide et son contenu examiné de nouveau ; comment, s’il y restait des ovules non fécondés, on l’immergeait une deuxième fois, et, si c’était nécessaire, une troisième ; comment les ovules fécondés retournaient aux couveuses; où les Alphas et les Bêtas demeuraient jusqu’à leur mise en flacon définitive, tandis que les Gammas, les Deltas et les Epsilons en étaient extraits, au bout de trente-six heures seulement, pour être soumis au Procédé Bokanovsky.
« Au Procédé Bokanovsky », répéta le Directeur,et les étudiants soulignèrent ces mots dans leurs calepins.
Un oeuf, un embryon, un adulte, — c’est la normale. Mais un oeuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de proliférer, de se diviser : de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé, et chaque embryon, un adulte de taille complète. On fait ainsi pousser quatre-vingt-seize êtres humains là où il n’en poussait autrefois qu’un seul. Le progrès.
— La bokanovskification, dit le D.I.C. pour conclure, consiste essentiellement en une série d’arrêts du développement. Nous enrayons la croissance normale, et, assez paradoxalement, l’oeuf réagit en bourgeonnant.
Réagit en bourgeonnant. Les crayons s’affairèrent.
Il tendit le bras. Sur un transporteur à mouvement très lent, un porte-tubes plein de tubes à essais pénétrait dans une grande caisse métallique, un autre en sortait. Il y avait un léger ronflement de machines. Les tubes mettaient huit minutes à traverser la caisse de bout en bout, leur expliquait-il, soit huit minutes d’exposition aux rayons durs, ce qui est à peu près le maximum que puisse supporter un oeuf. Un petit nombre mouraient ; des autres, les moins influencés se divisaient en deux; la plupart proliféraient en quatre bourgeons; quelques-uns, en huit; tous étaient renvoyés aux couveuses, où les bourgeons commençaient à se développer; puis, au bout de deux jours, on les soumettait soudain au froid, au froid et à l’arrêt de croissance. En deux, en quatre, en huit, les bourgeons bourgeonnaient à leur tour ; puis, ayant bourgeonné, ils étaient soumis à une dose d’alcool presque mortelle ; en conséquence, ils proliféraient de nouveau, et, ayant bourgeonné, on les laissait alors se développer en paix, bourgeons des bourgeons des bourgeons, — tout nouvel arrêt de
croissance étant généralement fatal. A ce moment, l’oeuf primitif avait de fortes chances de se transformer en un nombre quelconque d’embryons compris entre huit et quatre-vingt-seize, « ce qui est, vous en conviendrez, un perfectionnement prodigieux par rapport à la nature. Des jumeaux identiques, mais non pas en maigres groupes de deux ou trois, comme aux jours anciens de reproduction vivipare, alors qu’un oeuf se divisait parfois accidentellement ; mais bien par douzaines, par vingtaines, d’un coup. »
— Par vingtaines, répéta le Directeur, et il écarta les bras, comme s’il faisait des libéralités à une foule. Par vingtaines.
Mais l’un des étudiants fut assez sot pour demander en quoi résidait l’avantage.
— Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas? Vous ne voyez pas ? Il leva la main ; il prit une expression solennelle.Le Procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale !
Instruments majeurs de la stabilité sociale.
Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul oeuf bokanovskifié.
— Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! —
Sa voix était presque vibrante d’enthousiasme. — On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire. — Il cita la devise planétaire : « Communauté, Identité, Stabilité. » Des mots grandioses. Si nous pouvions bokanovskifier indéfiniment, tout le problème serait résolu.
Résolu par des Gammas du type normal, des Deltas invariables, des Epsilons uniformes. Des millions de jumeaux identiques. Le principe de la production en série appliqué enfin à la biologie.
— Mais, hélas!, le Directeur hocha la tête, nous ne pouvons pas bokanovskifier indéfiniment.
Quatre-vingt-seize, telle semblait être la limite; soixante-douze, une bonne moyenne. Fabriquer, avec le même ovaire et les gamètes du même mâle, autant de groupes que possible de jumeaux identiques, c’était là ce qu’ils pouvaient faire de mieux (un mieux qui n’était malheureusement qu’un pis-aller).Et cela, c’était déjà difficile.
— Car, dans la nature, il faut trente ans pour que deux cents ovules arrivent à maturité. Mais notre tâche, c’est de stabiliser la population en ce moment, ici, maintenant. Produire des jumeaux au compte-gouttes tout au long d’un quart de siècle, à quoi cela servirait-il ?
Manifestement, cela ne servirait absolument de rien. Mais la Technique de Podsnap avait immensément accéléré le processus de la maturation. On pouvait s’assurer au moins cent cinquante oeufs mûrs en l’espace de deux ans. Que l’on féconde et que l’on
bokanovskifie, en d’autres termes, qu’on multiplie par soixante-douze, — et l’on obtient une moyenne de presque onze mille frères et soeurs dans cent cinquante groupes de jumeaux identiques, tous du même âge, à deux ans près.
— Et dans des cas exceptionnels, nous pouvons nous faire livrer par un seul ovaire plus de quinze mille individus adultes.
Faisant signe à un jeune homme blond au teint vermeil qui passait par hasard à ce moment :
— Mr. Foster, appela-t-il. — Le jeune homme au teint vermeil s’approcha. — Pourriez-vous nous indiquer le chiffre maximum obtenu d’un seul ovaire, Mr. Foster?
— Seize mille douze, dans ce Centre-ci, répondit Mr. Foster sans aucune hésitation.
— Il parlait très vite, avait l’oeil bleu et vif, et prenait un plaisir évident à citer des chiffres. — Seize mille douze; en cent quatre-vingt-neuf groupes d’identiques. Mais, bien entendu, on a fait beaucoup mieux, continua-t-il vigoureusement, dans quelques uns des Centres tropicaux. Singapore en a souvent produit plus de seize mille cinq cents ; et Mombasa a effectivement atteint les dix-sept mille. Mais c’est qu’ils sont injustement privilégiés, aussi. Il faut voir comment un ovaire de noire réagit au liquide pituitaire! Il y a là de quoi vous étonner, quand on est habitué à travailler sur des matériaux européens.
Néanmoins, ajouta-t-il en riant (mais l’éclair de la lutte était dans ses yeux, et le soulèvement de son menton était un défi), néanmoins, nous avons l’intention de les dépasser s’il y a moyen. Je travaille en ce moment sur un merveilleux ovaire de Delta-Moins. Il n’a que dix-huit mois, tout juste. Plus de douze mille sept cents enfants déjà, soit décantés, soit en embryon. Et il en veut encore. Nous arriverons encore à les battre !
— Voilà l’état d’esprit qui me plaît! s’écria le Directeur, et il donna une tape sur l’épaule de Mr. Foster. — Venez donc avec nous, et faites profiter ces gamins de votre savoir d’expert.
Mr. Foster sourit modestement.
— Avec plaisir.
Ils le suivirent.
Dans la Salle de Mise en Flacons, tout était agitation harmonieuse et activité ordonnée. Des plaques de péritoine de truie, toutes coupées aux dimensions voulues, arrivaient continuellement, dans de petits monte-charge, du Magasin aux Organes
dans le sous-sol. Bzzz, et puis flac ! Les portes du monte-charge s’ouvraient toutes grandes ; le Garnisseur de Flacons n’avait qu’à allonger la main, prendre la plaque, l’introduire, aplatir les bords, et avant que le flacon ainsi garni eût le temps de s’éloigner hors de la portée le long du transporteur sans fin, — bzzz, flac ! — une autre plaque de péritoine était montée vivement des profondeurs souterraines, prête à être introduite dans un autre flacon, le suivant dans cette lente procession interminable sur le transporteur.
Après les Garnisseurs il y avait les Immatriculeurs ; un à un, les oeufs étaient transférés de leurs tubes à essais dans les récipients plus grands ; avec dextérité, la garniture de péritoine était incisée, la morula y était mise en place, la solution saline y était versée… et déjà le flacon était passé plus loin, et c’était au tour des étiqueteurs. L’hérédité, la date de fécondation, les indications relatives au Groupe Bokanovsky, tous les détails étaient transférés de tube à essais à flacon. Non plus anonyme, mais nommée, identifiée, la procession reprenait lentement sa marche ; sa marche à travers une ouverture de la cloison, sa marche pour entrer dans la Salle de Prédestination Sociale.
— Quatre-vingt-huit mètres cubes de fiches sur carton, dit Mr. Foster avec un plaisir manifeste, comme ils entraient.
— Contenant tous les renseignements utiles, ajouta le Directeur.
— Mis à jour tous les matins.
— Et coordonnés tous les jours, dans l’après-midi.
— Sur la base desquels sont faits les calculs.
— Tant d’individus, de telle et telle qualité, dit
Mr. Foster.
— Répartis en telles et telles quantités.
— Le Pourcentage de Décantation optimum à n’importe quel moment donné.
— Les pertes imprévues étant promptement compensées.
— Promptement, répéta Mr. Foster. Si vous
saviez combien j’ai dû faire d’heures supplémentaires après le dernier tremblement de terre au Japon !
Il eut un rire de bonne humeur et hocha la tête
— Les Prédestinateurs envoient leurs chiffres aux Fécondateurs.
— Qui leur donnent les embryons qu’ils demandent.
— Et les flacons arrivent ici pour être prédestinés en détail.
— Après quoi, on les descend au Dépôt des Embryons.
— Où nous allons maintenant nous rendre nous-mêmes.
Et, ouvrant une porte, Mr. Foster se mit à leur tête pour descendre un escalier et les mener au sous-sol.
La température était encore tropicale. Ils descendirent dans une pénombre qui s’épaississait. Deux portes et un couloir à double tournant protégeaient la
cave contre toute infiltration possible du jour.
— Les embryons ressemblent à une pellicule photographique, dit Mr. Foster d’un ton badin, ouvrant la seconde porte d’une poussée. Ils ne peuvent supporter que la lumière rouge.
Et en effet l’obscurité, où régnait une chaleur lourde dans laquelle les étudiants le suivirent alors, était visible et cramoisie, comme, par un après-midi d’été, l’est l’obscurité perçue sous les paupières closes. Les flancs bombés des flacons qui s’alignaient à l’infini, rangée sur rangée, étage sur étage, étincelaient en rubis innombrables, et parmi les rubis se déplaçaient les spectres rouges et vagues d’hommes et de femmes aux yeux pourprés, aux faces rutilantes de lupiques. Un bourdonnement, un fracas de machines, imprimait à l’air un léger frémissement.
— Donnez-leur quelques chiffres, Mr. Foster, dit le Directeur, qui était fatigué de parler.
Mr. Foster n’était que trop heureux de les leur donner.
— Deux cent vingt mètres de long, deux cents de large, dix de haut.
Il tendit la main en l’air. Comme des poulets qui boivent, les étudiants levèrent les yeux vers le plafond lointain.
Trois étages de porte-flacons : au niveau du sol, première galerie, deuxième galerie. La charpente métallique, légère comme une toile d’araignée, des galeries superposées, se perdait dans toutes les directions jusque dans l’obscurité. Près d’eux, trois fantômes rouges étaient activement occupés à décharger des dames-jeannes qu’ils enlevaient d’un escalier mobile.
L’escalator, partant de la Salle de Prédestination Sociale.
Chaque flacon pouvait être placé sur l’un d’entre quinze porte-bouteilles, dont chacun, bien qu’on ne pût s’en apercevoir, était un transporteur avançant à la vitesse de trente-trois centimètres un tiers à l’heure. Deux cent, soixante-sept jours à raison de huit mètres par jour. Deux mille cent trente-six mètres en tout. Un tour de la cave au niveau du sol, un autre sur la première galerie, la moitié d’un autre sur la seconde, et, le deux cent soixante-septième matin, la lumière du jour dans la Salle de Décantation. Dès lors, l’existence indépendante — ainsi dénommée.
— Mais, dans cet intervalle de temps, dit Mr. Foster pour conclure, nous avons réussi à leur faire pas mal de choses. Oh ! beaucoup de choses. — Son rire était averti et triomphant.
— Voilà l’état d’esprit qui me plaît, dit de nouveau le Directeur. Faisons le tour. Donnez-leur toutes les explications, Mr. Foster.
Mr. Foster les leur donna congrûment.
Il leur parla de l’embryon, se développant sur son lit de péritoine. Il leur fit goûter le riche pseudo-sang dont il se nourrit. Il expliqua pourquoi il avait besoin d’être stimulé par de la placentine et de la thyroxine. Il leur parla de l’extrait de corpus luteum. Il leur montra les ajutages par lesquels, à tous les douze mètres entre zéro et 2040, il est injecté automatiquement. Il parla de ces doses graduellement croissantes de liquide pituitaire administrées au cours des quatre-vingt-seize derniers mètres de leur parcours.Il décrivit la circulation maternelle artificielle installée sur chaque flacon au mètre 112; leur montra le réservoir de pseudo-sang, la pompe centrifuge qui
maintient le liquide en mouvement au-dessus du placenta et le chasse à travers le poumon synthétique et le filtre à déchets. Il dit un mot de la tendance fâcheuse de l’embryon à l’anémie, des doses massives d’extrait d’estomac de porc et de foie de poulain foetal qu’il est nécessaire, en conséquence, de lui fournir.
Il leur montra le mécanisme simple au moyen duquel, pendant les deux derniers mètres de chaque parcours de nuit, on secoue simultanément tous les embryons pour les familiariser avec le mouvement. Il fit allusion à la gravité de ce qu’on appelle le « traumatisme de décantation », et énuméra les précautions prises afin de réduire au minimum, par un dressage approprié de l’embryon en flacon, ce choc dangereux. Il leur parla des épreuves de sexe effectuées au voisinage du mètre 200. Il expliqua le système d’étiquetage — un T pour les mâles, un cercle pour les femelles, et pour ceux qui étaient destinés à devenir des neutres, un point d’interrogation, noir sur un fond blanc.
— Car, bien entendu, dit Mr. Foster, dans l’immense majorité des cas, la fécondité est tout bonnement une gêne. Un ovaire fertile sur douze cents, — voilà qui serait largement suffisant pour nos besoins. Mais nous désirons avoir un bon choix. Et, bien entendu, il faut toujours conserver une marge de sécurité énorme. Aussi laissons-nous se développer normalement jusqu’à trente pour cent des embryons femelles. Les autres reçoivent une dost d’hormone sexuelle mâle à tous les vingt-quatre mètres pendant le reste du parcours. Résultat : quand on les décante, ils sont neutres, absolument normaux au point de vue de la structure (sauf, fut-il obligé de reconnaître, qu’ils ont, il est vrai, un rien de tendance à la croissance d’une barbe), mais stériles. Garantis stériles. Ce qui nous amène enfin, continua Mr. Foster, à quitter le domaine de la simple imitation stérile de la nature, pour entrer dans le monde beaucoup plus intéressant de l’invention humaine.
Il se frotta les mains. Car, bien entendu, on ne se contentait pas de couver simplement des embryons : cela, n’importe quelle vache est capable de le faire.
— En outre, nous prédestinons et conditionnons. Nous décantons nos bébés sous forme d’êtres vivants socialisés, sous forme d’Alphas ou d’Epsilons, de futurs vidangeurs ou de futurs… — Il était sur le point de dire « futurs Administrateurs Mondiaux », mais, se reprenant, il dit « futurs Directeurs de l’Incubation ».
Le D.I.C. fut sensible au compliment, qu’il reçut avec un sourire.

Ils en étaient au mètre 320 sur le porte-bouteilles n° 11. Un jeune mécanicien Bêta-Moins était occupé à travailler avec un tournevis et une clef anglaise à la pompe à pseudo-sang d’un flacon qui passait. Le ronflement du moteur électrique devenait plus grave, par fractions de ton, tandis qu’il vissait les écrous… Plus grave, plus grave… Une torsion finale, un coup d’oeil sur le compteur de tours, et il eut terminé. Il avança de deux pas le long de la rangée et recommença la même opération sur la pompe suivante.
— Il diminue le nombre de tours à la minute, expliqua Mr. Foster. Le pseudo-sang circule plus lentement ; il passe par conséquent dans les poumons à intervalles plus longs; il donne par suite à l’embryon moins d’oxygène. Rien de tel que la pénurie d’oxygène pour maintenir un embryon au-dessous de la normale. De nouveau, il se frotta les mains.
— Mais pourquoi voulez-vous maintenir l’embryon au-dessous de la normale? demanda un étudiant ingénu.
— Quel âne ! dit le Directeur, rompant un long silence. Ne vous est-il jamais venu à l’idée qu’il faut à un embryon d’Epsilon un milieu d’Epsilon, aussi bien qu’une hérédité d’Epsilon ?
Cela ne lui était évidemment pas venu à l’idée. Il fut couvert de confusion.
— Plus la caste est basse, dit Mr. Foster, moins on donne d’oxygène. Le premier organe affecté, c’est le cerveau. Ensuite le squelette. A soixante-dix pour cent d’oxygène normal, on obtient des nains. A moins de soixante-dix pour cent, des monstres sans yeux.
— Lesquels ne sont absolument d’aucune utilité,dit Mr. Foster pour conclure. Tandis que (sa voix se fit confidentielle, avide d’exposer ce qu’il avait à dire) si l’on pouvait découvrir une technique pour réduire la durée de maturation, quel bienfait ce serait pour la société !
— Considérez le cheval.
Ils le considérèrent.
— Mûr à six ans; l’éléphant à dix. Alors qu’à treize ans un homme n’est pas encore mûr sexuellement, et n’est adulte qu’à vingt ans. D’où, bien entendu, ce fruit du développement retardé : l’intelligence humaine.
— Mais chez les Epsilons, dit fort justement Mr. Foster, nous n’avons pas besoin d’intelligence humaine. On n’en a pas besoin, et on ne l’obtient pas. Mais, bien que chez l’Epsilon l’esprit soit mûr à dix ans, il en faut dix-huit avant que le corps soit propre au travail. Que de longues années d’immaturité, superflues et gaspillées ! S’il était possible d’accélérer le développement physique jusqu’à le rendre aussi rapide, mettons que celui d’une vache, quelle économie énorme il en résulterait pour la Communauté !
— Énorme ! murmurèrent les étudiants.
L’enthousiasme de Mr. Foster était contagieux.
Ses explications se firent plus techniques ; il parla de la coordination anormale des endocrines qui fait que les hommes croissent si lentement ; il admit, pour l’expliquer, une mutation germinale. Peut-on détruire les effets de cette mutation germinale ? Peut-on faire régresser l’embryon d’Epsilon, au moyen d’une technique appropriée, jusqu’au caractère normal qui existe chez les chiens et les vaches ? Tel était le problème. Et il était sur le point d’être résolu.
Pilkington, à Mombasa, avait produit des individus qui étaient sexuellement mûrs à quatre ans, et de taille adulte à six ans et demi. Triomphe scientifique. Mais socialement sans utilité. Des hommes et des femmes de six ans et demi étaient trop bêtes pour accomplir même le travail d’Epsilons. Et le processus était du type tout-ou-rien ; ou bien l’on ne réussissait à modifier rien du tout, ou bien l’on modifiait complètement. On essayait encore de trouver le compromis idéal entre des adultes de vingt ans et des adultes de six ans. Jusqu’à présent, sans succès. Mr. Foster soupira et hocha la tête.
Leurs pérégrinations parmi la pénombre cramoisie les avaient amenés au voisinage de mètre 170 sur le porte-bouteilles n6 9. A partir de ce point, le porte-bouteilles
n° 9 disparaissait dans une gaine, et les flacons accomplissaient le restant de leur trajet dans une sorte de tunnel, interrompu çà et là par des ouvertures de deux ou trois mètres de large.
— Le conditionnement à la chaleur, dit Mr. Foster.
Des tunnels chauds alternaient avec des tunnels rafraîchis. La fraîcheur était alliée à d’autres désagréments sous forme de rayons X durs. Lorsqu’ils en arrivaient à être décantés, les embryons avaient horreur du froid. Ils étaient prédestinés à émigrer dans les tropiques, à être mineurs, tisserands de soie à l’acétate et ouvriers dans les aciéries. Plus tard, leur esprit serait formé de façon à confirmer le jugement de leur corps.
— Nous les conditionnons de telle sorte qu’ils se portent bien à la chaleur, dit Mr. Foster en conclusion.
Nos collègues là-haut leur apprendront à l’aimer.
— Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement. faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.
Dans un intervalle entre deux tunnels une infirmière était en train de sonder délicatement, au moyen d’une seringue longue et fine, le contenu gélatineux d’un flacon qui passait. Les étudiants et leur guide s’arrêtèrent pour la regarder quelques instants en silence.
— Eh bien ! Lenina, dit Mr. Foster, lorsque enfin elle dégagea la seringue et se releva.
La jeune fille se retourna avec un sursaut. On voyait qu’elle était exceptionnellement jolie, bien que l’éclairage lui fît un masque de lupus et des yeux pourprés.
— Henry ! Son sourire lui décocha un éclair rouge, une rangée de dents de corail.
— Charmante, charmante, murmura le Directeur, et, lui donnant deux ou trois petites tapes, il reçut en échange, pour sa part, un sourire un peu déférent.
— Qu’est-ce que vous leur donnez là ? demanda Mr. Foster, imprimant à sa voix un ton fort professionnel.
— Oh ! la typhoïde et la maladie du sommeil habituelles.
— Les travailleurs des tropiques commencent à subir des inoculations au mètre 150, expliqua Mr. Foster aux étudiants. Les embryons ont encore des branchies, comme les poissons. Nous immunisons le poisson contre les maladies de l’homme à venir. Puis, se retournant vers Lenina : Cinq heures moins dix sur le toit, ce soir, dit-il, comme d’habitude.
— Charmante, dit le Directeur une fois de plus, et, avec une petite tape finale, il s’éloigna derrière les autres.
Sur le porte-bouteilles n° 10, des rangées de travailleurs des industries chimiques de la génération à venir étaient dressés à supporter le plomb, la soude caustique, le goudron, le chlore. Le premier d’un groupe de deux cent cinquante mécaniciens embryonnaires d’avions-fusées passait précisément devant le repère du mètre 1100 sur le porte-bouteilles n° 3. Un mécanisme spécial maintenait leurs récipients en rotation constante.
— Pour améliorer chez eux le sens de l’équilibre, expliqua Mr. Foster. Effectuer des réparations à l’extérieur d’un avion-fusée en plein air, c’est un travail délicat. Nous ralentissons la circulation quand ils sont en position normale, de façon qu’ils soient à moitié affamés, et nous doublons l’afflux de pseudo-sang quand ils sont la tête en bas. Ils apprennent à associer le renversement avec le bien-être. En fait, ils ne sont véritablement heureux que lorsqu’ils se tiennent sur la tête. — Et maintenant, reprit Mr. Foster, je voudrais vous montrer un conditionnement très intéressant pour Intellectuels Alpha-Plus. Nous en avons un groupe important sur le porte-bouteilles n° 5. — Au niveau de la Première Galerie, cria-t-il à deux gamins qui s’étaient mis à descendre au rez-de-chaussée. — Ils sont aux environs du mètre 900, expliqua-t-il. On ne peut, en somme, effectuer aucun conditionnement utile avant que les foetus aient perdu leur queue. Suivez-moi.
Mais le Directeur avait regardé sa montre.
— Trois heures moins dix, dit-il. Je crains que nous n’ayons pas de temps à consacrer aux embryons intellectuels. Il faut que nous montions aux pouponnières avant que les enfants aient fini leur sieste d’après-midi.
Mr. Foster fut déçu.
— Au moins un coup d’oeil sur la Salle de Décantation, supplia-t-il.
— Allons, soit. Le Directeur sourit avec indulgence.Rien qu’un coup d’oeil.

Aldous Huxley, in Le Meilleur des Mondes

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