Archive for février 2008

Ah ?

février 28, 2008

«  »Si elle [Ingrid Bétancourt] meurt, les FARC auront du sang sur les mains, et ce sera la condamnation de l’opinion internationale », a ajouté M. Fillon.

Toute l’ équipe d’extrème-centre remercie chaleureusement le premier ministre de nous rappeler que les FARC n’ont pas pour l’instant du sang sur les mains et que la communauté internationale ne les condamne pas, surtout pas l’ Union Européenne qui les qualifie simplement d’ « organisation terroriste » pour rire, comme ça, en passant. Les colombiens apprécieront, je présume..

Nada Surf – Popular

février 17, 2008

Quelques nouveaux liens

février 17, 2008

Que vous pourrez retrouver dans notre sélection, rubrique « Brigades anti-khmers verts »

Biocarburants : un désastre, conséquence de l’escroquerie verte

février 17, 2008

Une note de Vincent Bénard (que nous remercions vivement) parue sur Objectif Liberté.

Sans une cohorte de politiciens stupides, il ne serait sans doute jamais venu à l’idée d’hommes sensés l’idée de faire pousser du maïs ou du colza pour faire rouler des voitures: le pétrole est une ressource bien moins coûteuse pour cet usage, l’hydrogène devrait l’être également sous une cinquantaine d’années, et compte tenu des rendements agricoles escomptables à court, moyen et long terme, les surfaces arables disponibles sont insuffisantes pour permettre de propulser tout notre parc automobile sans gravement remettre en cause la disponibilité de surfaces agricoles pour ce qui a toujours été la première destination des terres cultivées: nourrir les hommes, directement ou via la nourriture du bétail.

J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le mal que je pensais des politiques visant à introduire, par la fiscalité et les subventions, des signaux de prix totalement faussés poussant les exploitants agricoles à sacrifier des forêts de valeur ou des terres pour fabriquer des bio-fuels. Comme je l’écrivais à l’époque,

Soit le réchauffement climatique d’origine humaine est une erreur conceptuelle, et utiliser le sol pour produire des biocarburants au lieu de nourrir les hommes est une complète aberration, soit l’effet de serre anthropique est une réalité, et utiliser le sol pour produire des biocarburants au lieu de nourrir les hommes est une complète aberration.

J’étais encore au dessous de la réalité. Il apparaît aujourd’hui que si le CO2 rejeté par les humains est réellement un danger pour notre planète et son climat (j’en doute toujours, mais ce n’est pas la question), alors la politique visant à pomper des surfaces agricoles pour produire des bio-carburants est véritablement un facteur d’accroissement du danger. Selon cet article du New York Times,

The benefits of biofuels have come under increasing attack in recent months, as scientists took a closer look at the global environmental cost of their production. These latest studies, published in the prestigious journal Science, are likely to add to the controversy.

These studies for the first time take a detailed, comprehensive look at the emissions effects of the huge amount of natural land that is being converted to cropland globally to support biofuels development.

The destruction of natural ecosystems — whether rain forest in the tropics or grasslands in South America — not only releases greenhouse gases into the atmosphere when they are burned and plowed, but also deprives the planet of natural sponges to absorb carbon emissions. Cropland also absorbs far less carbon than the rain forests or even scrubland that it replaces.

Together the two studies offer sweeping conclusions: It does not matter if it is rain forest or scrubland that is cleared, the greenhouse gas contribution is significant. More important, they discovered that, taken globally, the production of almost all biofuels resulted, directly or indirectly, intentionally or not, in new lands being cleared, either for food or fuel.

“When you take this into account, most of the biofuel that people are using or planning to use would probably increase greenhouse gasses substantially,” said Timothy Searchinger, lead author of one of the studies and a researcher in environment and economics at Princeton University. “Previously there’s been an accounting error: land use change has been left out of prior analysis.”

These plant-based fuels were originally billed as better than fossil fuels because the carbon released when they were burned was balanced by the carbon absorbed when the plants grew. But even that equation proved overly simplistic because the process of turning plants into fuels causes its own emissions — for refining and transport, for example.

The clearance of grassland releases 93 times the amount of greenhouse gas that would be saved by the fuel made annually on that land, said Joseph Fargione, lead author of the second paper, and a scientist at the Nature Conservancy. “So for the next 93 years you’re making climate change worse, just at the time when we need to be bringing down carbon emissions.”

Pour ceux que l’éducation nationale a durablement fâché avec la langue de Benny Hill, un rapide résumé:

« des études montrent que non seulement la destruction de milieux naturels forestiers ou de brousses en vue de produire des biofuels relâche beaucoup de CO2 dans l’atmosphère, mais que les terres ainsi occupées absorbent nettement moins de CO2 que les milieux antérieurs, qui étaient de véritables éponges à CO2. En outre, comme il faut bien produire de quoi manger, des forêts supplémentaires, autres puits de carbone, tendent à être également détruites. Même la destruction d’aires engazonnées relâche 93 fois plus de carbone que le CO2 économisé annuellement par le remplacement des fuels fossiles par des biocarburants. La comptabilité qui a abouti à faire croire que le bilan CO2 des biofuels était positif était bien trop simpliste, négligeant gravement la conséquence des changements d’affectation du sol et les cycles de production de CO2 engendrés par les processus de fabrication des biocarburants par eux mêmes. « 

Une pétition est lancée par de nombreux scientifiques pour tenter de convaincre George W. Bush et Nancy Pelosi, leader de la majorité démocrate au congrès, de renoncer aux politiques favorisant les biocarburants.

Bref, non seulement la destruction massive de forêts pour produire des bio-carburants est un désastre écologique pour la biodiversité par elle même (de nombreuses études, notamment allemandes, ont montré que les grandes aires dédiées aux monocultures intensives étaient bien moins favorables à la biodiversité que les forêts naturelles – On s’en serait un peu douté…), non seulement la production de biocarburants déséquilibre gravement les marchés mondiaux des céréales, ce qui affecte en priorité les populations des pays les moins riches, mais en plus, elle va à l’encontre de l’objectif recherché de réduction des émissions de CO2, que ce soit pertinent ou pas.

Non seulement il serait temps d’abandonner toute politique d’encouragement des biocarburants, mais à la lumière d’échecs aussi flagrants de décisions politiques fondées sur une science aussi douteuse, il serait plus qu’approprié de décréter une pause dans toutes les politiques de « lutte contre le réchauffement climatique » décidées à la va-vite par des gouvernements soucieux de coller aux idées à la mode sans aucune préoccupation de vérifier la qualité de la science derrière ces décisions. Il faut prendre le temps d’en mesurer avec rigueur toutes les conséquences, car lenteur des phénomènes dont il est question nous permet de consacrer sans crainte la dizaine d’années qui vient à améliorer en priorité notre connaissance du climat et des conséquences de ses variations, naturelles ou provoquées, et rend inutile, voire nuisible, toute précipitation.

Malheureusement, tant la production de biocarburants que l’érection d’éoliennes géantes, autre stupidité sur laquelle je prendrai prochainement le temps de m’étendre, sont l’objet de subventions massives, lesquelles ont durablement orienté des pans entiers de l’industrie vers ces secteurs soutenus artificiellement. Il y a d’ailleurs actuellement une véritable bulle spéculative qui est en train de se former autour des actions de l’industrie éolienne, qui ne demande qu’à éclater. Non seulement ces subventions sont en train de faire beaucoup de mal à la planète qu’elle prétendent contribuer à « sauver », mais les lobbys qui en bénéficient feront tout pour en empêcher l’abandon, ce qui devrait rendre très difficile un retour à une situation « normale », où l’état ne se mêle pas de diriger l’argent des contribuables vers sa lubie du moment.

Loin des bonnes intentions qu’elle affiche, l’écologie sectaire doit être considérée comme un crime contre la planète et ses habitants.

Souvenirs, souvenirs

février 14, 2008

Trois ans plus tard, pas grand chose à changer.

Bis repetita non placent…

L’Etat, c’est le mal absolu (Gabriel Matzneff)

février 13, 2008


L’État, c’est le mal absolu ; le service de l’État, l’aliénation absolue. Il n’y a pas pour un esprit libre d’autre service sérieux que le service de sa propre destinée.

Gabriel Matzneff, in Cette Camisole de Flammes

Un petit conseil à nos auto-proclamés comiques

février 12, 2008

« I don’t make jokes. I just watch the government and report the facts.  »
-Will Rogers

De l’usage citoyen de la redevance

février 12, 2008

Ah oui naturellement, c’est festif, c’est chaud, chaud, hot saucisse, c’est hot dog, hot taxes, come on, taxman, dance with me…

J’irais pisser sur vos tombes, messieurs.

Deux extraits de la Métamorphose des Cloportes

février 10, 2008

avec Lino Ventura mais sans Nicolas Sarkozy…

Portrait du décolonisé (Alain Finkielkraut)

février 9, 2008

La philosophie de la décolonisation a aidé, sans aucun doute, les peuples du Tiers Monde à s’affranchir de la table des valeurs au nom de laquelle avait pu se faire leur asservissement. Les élites d’Afrique et d’Asie qui avaient intériorisé le regard du colonisateur ont trouvé un recours contre l’aliénation dans l’idée que les cultures sont équivalentes et que chacune se justifie à l’intérieur de son propre contexte. Les sciences humaines ayant fait droit à d’autres critères que la technique pour mesurer le degré d’avancement d’un peuple, l’ultime raison d’être de la supériorité européenne s’écroulait, l’Occident cessait définitivement de fasciner ses victimes. « Kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer », « tonnage de coton ou de cacao exporté, hectares d’oliviers ou de vignes plantés », « maladie guéries, niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes (1) » – ces arguments statistiques traditionnellement invoqués pour justifier l’oeuvre coloniale perdaient leur pouvoir d’intimidation en même temps que volaient en éclats les lieux communs sur la psychologie de l’indigène. Des coutumes méprisées en vertu d’une conception simplificatrice du progrès retrouvaient leur légitimité perdue; occulté ou disqualifié par la marche forcée que l’Occident s’était cru en droit de prescrire à l’Histoire, tout un passé sortait de l’ombre; des « millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse (2) » rentraient en possession d’eux-mêmes: ils n’étaient plus des sauvages ou des barbares en attente du salut mais les dépositaires d’une tradition vénérable.
Sous l’égide de la philosophie de la décolonisation, le concept de culture qui avait été l’emblème de l’Occident impérialiste, se retournait contre celui-ci et qualifiait précisément les sociétés sur lesquelles s’exerçait sa tutelle. Le thème de l’identité culturelle permettait donc aux colonisés de se dégager du mimétisme, de substituer à la dégradante parodie de l’envahisseur l’afirmation de leur différence, et de renverser en sujet de fierté les façons d’être dont on voulait leur faire honte. Cette même idée, cependant, les dessaisissait de tout pouvoir face à leur propre communauté. Ils ne pouvaient prétendre se situer en dehors, à l’abri de ses impératifs, à l’écart de ses coutumes, puisque c’est justement de ce malheur-là qu’ils avaient voulu se délivrer en secouant le joug de la colonisation. Accéder à l’indépendance, c’était d’abord, pour eux, retrouver leur culture. Il est logique que la majorité des Etats nés sous de tels auspices se soient fixés pour objectif de concrétiser ces retrouvailles. C’est-à-dire d’arrimer solidement les individus au collectif. De cimenter l’unité de la nation. De garantir sans faiblesse l’intégrité et la cohésion du corps social. De veiller, sous le nom de culture, à ce que nulle critique intempestive ne vienne troubler le culte des préjugés séculaires. Bref, d’assurer le triomphe définitif de l’esprit grégaire sur les autres manifestations de l’esprit.
Comme le montre Hélé Béji dans Désenchantement national, – un livre admirable et méconnu -, cette force de résistance que représentait l’identité culturelle sous le règne des colons, s’inverse, dès leur départ, en instrument de domination: « Tant qu’il s’agit de me défendre contre la présence physique de l’envahisseur, la force de mon identité m’éblouit et me rassure. Mais dès lors qu’à cet envahisseur se substitue l’identité elle-même, ou plutôt ma propre effigie (nationale) postée sur l’axe de l’autorité, et m’enveloppant de son regard, je ne devrais plus avoir en toute logique le droit de la contester (3). » On ne se révolte pas contre soi: l’indépendance enferme ses bénéficiaires dans une contrainte d’unanimité qui succède sans transition à l’autorité étrangère. Rendus à eux-mêmes, les anciens colonisés se retrouvent captifs de leur appartenance, transis dans cette identité collective qui les avait affranchis de la tyrannie et des valeurs européennes. A peine ont-ils dit: « Nous avons gagné », qu’ils perdent le droit de s’exprimer autrement qu’à la première personne du pluriel. Nous: c’était le pronom de l’authenticité retrouvée, c’est désormais celui de l’homogénéité obligatoire; c’était l’espace chaleureux de la fraternité combattante, c’est le glacis où la vie publique s’étiole et se fige; c’était la naissance à elle-même d’une communauté, c’est la disparition de tout intervalle et donc de toute possibilité de confrontation entre ses membres; c’était un cri de révolte, c’est le soliloque du pouvoir. Il n’y avait pas de place pour le sujet collectif dans la logique coloniale; il n’y a pas, dans la logique identitaire, de place pour l’individu.
Le gouvernement de parti unique est la traduction politique la plus adéquate du concept d’identité culturelle. Si l’indépendance des anciennes colonies n’a pas entraîné dans son sillage l’épanouissement du droit mais l’uniformisation des consciences, le gonflement d’un appareil et d’un parti, c’est aux valeurs mêmes de la lutte anticoloniale qu’on le doit, et non à leur trahison par la bourgeoisie autochtone ou à leur confiscation au profit des puissances européennes. Le passage du chaud révolutionnaire au froid bureaucratique s’est fait de lui-même, sans l’intervention d’un tiers malveillant, et le désenchantement national, si lucidement décrit par Hélé Béji, est imputable avant tout à l’idée de nation qui a prévalu dans le combat mené contre la politique impériale de l’Occident.
Il suffit, pour s’en convaincre, de relire Les damnés de la terre. Dans ce livre écrit en pleine ferveur insurrectionnelle, Frantz Fanon place l’individualisme au premier rang des valeurs ennemies: « L’intellectuel colonisé avait appris de ses maîtres que l’individu doit s’affirmer. La bourgeoisie colonialiste avait enfoncé à coups de pilon dans l’esprit du colonisé l’idée d’une société d’individus où chacun s’enferme dans sa subjectivité, où la richesse est celle de la pensée. Or, le colonisé qui aura la chance de s’enfouir dans le peuple pendant la lutte de libération va découvrir la fausseté de cette théorie (4). » Dissociés par leur oppresseur, atomisés, condamnés à l’égoïsme du « chacun pour soi », les colonisés éprouvent en combattant l’extase de l’indifférenciation. Le monde illusoire et maladif de la dispersion des volontés fait place à l’unité totale. Au lieu de tendre obstinément vers l’auto-affirmation, ou de cultiver stérilement leurs particularités, les hommes s’immergent dans la « marée populaire (5)« . Abdiquant toute pensée propre, ils retournent dans le giron de leur communauté. La pseudo-réalité individuelle est abolie: chacun se retrouve pareil aux autres, porteur de la même identité. Le corps mystique de la nation absorbe les âmes: pourquoi les restituerait-il, une fois la souveraineté proclamée? Par quel miracle l’individu, ressenti tout au long de la lutte de la libération comme une pathologie de l’être, redeviendrait-il un principe positif, après la victoire? Comment la totalité organique, l’unité indivise célébrée pendant le combat, se transformerait-elle, les armes déposées, en association de personnes autonomes? Une nation dont la vocation première est d’anéantir l’individualisme de ses citoyens ne peut pas déboucher sur un Etat de droit.
Frantz Fanon fait profession, et avec quelle véhémence, de répudier l’Europe. En fait, il prend parti dans le débat entre les deux idées de la nation qui a partagé la conscience européenne depuis la Révolution française. C’est le Volk, en effet, qu’il oppose à la société des individus, c’est le génie nationale, « l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue (6)« , qu’il entend substituer à la colonisation. Il peut bien « vomir à pleine gorge (7) » la culture de l’oppresseur et constater joyeusement que, chaque fois qu’il est question de valeurs occidentales, le colonisé « sort sa machette ou du moins s’assure qu’elle est à portée de sa main (8)« , son livre s’inscrit expressément dans la lignée du nationalisme européen. Et la majorité des mouvements de libération nationale ont suivi la même voie: avec Fanon pour prophète, ils ont choisi la théorie ethnique de la nation aux dépens de la théorie élective, ils ont préféré l’identité culturelle – traduction moderne du Volkgeist – au « plébiscite de tous les jours » ou à l’idée d' »association séculaire ». Si, avec une régularité sans faille, ces mouvements de libération ont secreté des régimes d’oppression, c’est parcqu’à l’exemple du romantisme politique, ils ont fondé les relations interhumaines sur le modèle mystique de la fusion, plutôt que sur celui – juridique – du contrat, et qu’ils ont pensé la liberté comme un attribut collectif, jamais comme une propriété individuelle.
A leur naissance, il est vrai, la plupart de ces nouveaux Etats combinaient le désir de restauration avec l’ambition révolutionnaire. Agressivement nationalistes, ils formaient en même temps la nouvelle Internationale des exploités. Jouant sur le double registre de l’ethnologisme et de la lutte des classes, ils revendiquaient tour à tour le titre de nations différentes et celui de nations prolétaires. Et tout en aspirant à retrouver leurs racines, ils voulaient hâter la naissance de l’homme nouveau. D’un côté, ils combattaient l’universalisme au nom de diversité des cultures; de l’autre, ils le reprenaient en charge au nom de la révolution. Pour le dire autrement, les Etats postcoloniaux réconciliaient à leur insu, Marx et Joseph de Maistre. Avec celui-ci, ils disaient: « L’Homme n’existe pas, il n’y a pas de paradigme culturel commun à l’humanité; seules ont une réalité (et une valeur), les différentes tradition nationales. » Mais comme celui-là, ils disaient également « L’Homme n’existe pas encore, et c’est aux damnés de la terre qu’il incombe d’en réaliser l’avènement. »
Marx lui-même se serait sans doute offusqué de ces noces contre-nature avec le nationalisme. Pour l’auteur du Manifeste communiste, la cause était entendue: les prolétaires n’avaient pas de patrie. « La nationalité du travailleur, écrivait-il par exemple, n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines (9). » Aux héritiers des Lummières qui croyaient pouvoir organiser les nations sur la base du contrat, Marx répondait que toute société était en fait régie par le conflit de la bourgeoisie et de la classe ouvrière. Aux romantiques désireux de ressusciter le génie national, il répliquait que la bourgeoisie, dans son cynisme sans rivages, avait dissous les anciennes attaches, rompu les loyautés traditionnelles, anéanti le caractère exclusif des diverses nations. A la place du contrat social, la division des classes; à la place des particularismes, le marché mondial et l’interdépendance universelle. Qu’elle soit définie par la communauté de culture ou par la volonté des individus, la nation était pour Marx une forme condamnée, et son style vibrait même d’une véritable ferveur lyrique chaque fois qu’il évoquait l’unification du monde et la disparition de l’esprit de clocher.
Ce pronostic ayant été systématique invalidé durant la seconde moitié du XIXe siècle européen, les successeurs de Marx furent contraints de revenir sur la question nationale. Après de longs débats entre austromarxistes, bundistes, bolcheviks et luxembourgistes, c’est la définition donnée en 1923 par Joseph Staline qui a fini par l’emporter: « La nation est une communauté humaine, stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique et formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture (10). »
Les nations sont têtues: Staline s’incline devant la persistance de ce phénomène historique. Mais cette conversion doctrinale ne va pas jusqu’au reniement. Nation pour nation, il choisit le moindre mal, et contre la théorie élective, c’est la conception ethnique qu’il accueille à l’intérieur de la pensée révolutionnaire. Car il peut à la rigueur admettre à côté du déterminisme économique, le conditionnement des hommes par la langue, par la territoire, par la culture; mais ce qui est pour lui totalement inacceptable, c’est qu’on fasse de l’appartenance nationale le fruit d’une adhésion rationnelle ou d’un libre consentement. Cette théorie est, en effet, en contradiction flagrante avec le principe du matérialisme historique: « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience (11). »
Célébré à l’aube de la Révolution russe et réactulisé lors de la lutte anticoloniale avec l’accès au rang de cultures des peuples situés hors de l’aire européenne de civilisation, ce mariage du marxisme et du romantisme politique est aujourd’hui en train de se rompre. L’impérialisme soviétique ayant fait la preuve d’une voracité au moins égale à celle de l’impérialisme occidental, les Etats du Tiers Monde et les mouvements de libération nationale encore en activité rejettent de plus en plus fréquemment l’idéologie socialiste au bénéfice exclusif du Volksgeist. L’identité culturelle est à elle-même sa seule justification: le fondamentalisme balaye la phraséologie progressiste et l’invocation de la collectivité se passe désormais de toute référence à la révolution du prolétariat international.
Le communisme connaît donc un déclin qui semble inéxorable: seulement, ce qui meurt avec lui, ce n’est pas la pensée totalitaire, c’est l’idée d’un monde commun à tous les hommes. Marx est vaincu, certes, mais pas Joseph de Maistre. Aussi ne faut-il pas s’étonner si, comme l’écrit Octavio Paz, « dans ce qu’on appelle le Tiers Monde, sous divers noms et attributs règne un Caligula aux milles visages (12). » Entre les deux modèles européens de la nation, le Tiers Monde a massivement adopté le pire. Et cela avec la bénédiction active des clercs occidentaux. C’est pour concrétiser en reconnaissance effective le respect proclamé de la personne humaiine que l’ethnologie et avec elle l’ensemble des sciences sociales ont entrepris la critique de l’esprit des Lumières. C’est pour guérir les grands principes humanitaires de leur formalisme, de leur abstraction, de leur impuissance que, dès 1947, le bureau de l’Americain Anthropological Association soumettait aux Nations unies un projet de Déclaration des droits de l’homme dont le premier article était ainsi rédigé: « L’individu réalise sa personnalité par la culture: le respect des différences individuelles entraîne donc un respect des différences culturelles (13). » L’impulsion était généreuse, mais aussi malhabile que celle de l’ours qui écrase la figure du jardinier pour chasser la mouche dont celui-ci était importuné pendant son sommeil. Au moment même, en effet, où l’on rend à l’autre homme sa culture, on lui ôte sa liberté: son nom propre disparaît dans le nom de sa communauté, il n’est plus qu’un échantillon, le représentant interchangeable d’une classe d’être particulière. Sous couleur de l’accueillir inconditionnellement, on lui refuse toute marge de manoeuvre, toute échappatoire, on lui interdit l’originalité, on le piège insidieusement dans sa différence; en croyant passer de l’homme abstrait à l’homme réel, on supprime entre la personne et la collectivité dont elle est issue, le jeu que laissait subsister et que s’efforçait même de consolider l’anthropologie des Lumières; par altruisme, on fait de l’Autre un bloc homogène et on immole à cette entité les autres dans leur réalité individuelle. Une telle xénophilie conduit à priver les anciennes possessions de l’Europe de l’expérience démocratique européenne.

1. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955, pp. 19-20
2. Ibid., p. 20.,
3. Hélé Béji, Désenchantement national, La Découverte, 1982, p. 118.
4. Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, 1961, p. 33.
5. Ibid., p. 35.
6. Ibid., p. 29.
7. Ibid., p. 31.
8. Ibid., p. 31.
9. Marx, « A propos du Système national de l’économie politique de Friedrich List », in Oeuvres III, Gallimard, coll. La Pléiade, 1982, p. 1435.
10. Staline, Le communisme et la Russie, Denoël, coll. Médiations, 1968, p. 85.
11. Marx, « L’idéologie allemande », in Oeuvres III, op.cit., p. 1057.
12. Octavio Paz, Rire et pénitence, Gallimard, 1983, p. 85
13. Cité in Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc, Seuil, 1983, p.1 94.

Alain Finkielkraut, in La Défaite de la Pensée

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