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Situation spéciale du personnel des services publics.(Clément Colson)

novembre 19, 2007

L’Etat est, en tout pays, le principal employeur. De tout temps, le nombre de ses fonctionnaires et agents a été particulièrement considérable en France, par suite du développement de la centralisation et du goût général pour les organisations régulières, présentant une belle ordonnance et de nombreux contrôles. Dans le monde entier, depuis quarante ans, le développement des services d’intérêt général, notamment en matière d’instruction et de commu­nications, la prédominance des idées interventionnistes et le goût des exploi­tations en régie, la folie d’armements née de la situation créée en Europe en 1871 et des entreprises coloniales, puis accrue, dans les dernières années précédant la guerre actuelle par les menaces répétées de l’Allemagne contre l’indépendance des autres Etats, enfin l’augmentation des besoins du fisc, résultant de toutes ces causes, ont prodigieusement grossi le personnel des administrations nationales ou locales. En France, à la fin de 1893, l’Etat payait directement plus de 600.000 agents civils, en comptant ceux des chemins de fer rachetés ; les départements et les communes en payaient 350.000, dont un tiers environ relevaient en réalité de l’Etat ; l’armée et la marine comptaient en outre, avant l’application de la loi portant à trois ans la durée du service militaire, 720.000 hommes présents sous les drapeaux, parmi lesquels 120.000 environ y étaient volontairement, y exerçaient une certaine autorité ou y remplissaient des fonctions administratives, pour qui enfin leur emploi, dans l’armée ou dans la marine, était une carrière, au moins temporaire. La con­science professionnelle, le zèle et la discipline de ce personnel colossal sont la condition essentielle du maintien de la sécurité nationale et de l’ordre public, auquel il est préposé, et de la bonne exécution des services, chaque jour plus étendus, qui lui sont confiés.

Le caractère collectif et perpétuel des intérêts auxquels répondent les services publics donne nécessairement un caractère spécial à leur organisation, en ce qui concerne le personnel comme à bien d’autres points de vue. Il sem­ble, à première vue, qu’à cet égard ils se rapprochent beaucoup des grandes entreprises privées, notamment de celles qui sont organisées en sociétés anonymes. Mais il existe une différence essentielle dans la situation des chefs.

Jadis, cette différence consistait uniquement dans les conséquences résul­tant éventuellement, pour une entreprise privée ou pour une nation, du défaut de capacité du personnel dirigeant, et déjà elle était considérable. D’un côté comme de l’autre, le chef, tenant ses pouvoirs de sa naissance ou de ses succès, considérait comme un bien propre l’affaire ou l’Etat reçu en héritage ou créé par lui ; son intérêt capital était d’assurer la prospérité de cette affaire ou de cet État, et il avait un pouvoir discrétionnaire pour choisir, récompenser et punir les collaborateurs qui l’y aideraient. Seulement, pas plus alors qu’au­jourd’hui, une affaire privée un peu importante ne pouvait rester longtemps aux mains d’une famille incapable de la bien diriger, d’y attirer un bon person­nel et d’entretenir son zèle par une juste distribution des récompenses et des punitions ; si ces vices n’étaient pas corrigés, la concurrence ne tardait pas à faire disparaître la maison où ils se perpétuaient, et d’autres entreprises pre­naient sa place, au grand profit du public, mieux servi, et du personnel, plus équitablement traité. Au contraire, l’incapacité de la famille en qui s’incarnait la souveraineté d’un Etat pouvait y prolonger longtemps un gouvernement détestable ; si elle finissait par amener soit le remplacement de cette famille par une autre, soit même la dislocation de la nation qu’elle dirigeait ou son assujettissement aux nations voisines, c’était à travers des déchirements dont souffrait le peuple tout entier.

Aujourd’hui, un nouveau mode de désignation des chefs prévaut dans les Etats où le peuple est seul maître de ses destinées, et aussi dans les grandes entreprises, presque toutes organisées en sociétés anonymes. Dans ces deux cas, c’est par l’élection que sont désignés les représentants préposés à la gestion des intérêts communs. Ni les uns, ni les autres ne sont fondés à prétendre que l’élection leur donne le droit de gérer à leur fantaisie une affaire qui n’est pas la leur et qu’elle leur confère les connaissances techniques nécessaires pour diriger avec compétence les divers services. Les actionnaires, pas plus que les électeurs, ne sont en mesure de choisir directement les hom­mes ayant les aptitudes professionnelles indispensables ; la tâche essentielle des représentants investis de leur confiance, administrateurs ou députés, est de découvrir ces hommes et de contrôler leur gestion, pour s’assurer qu’elle est toujours orientée conformément aux intérêts de leurs commettants.

Ici encore, la concurrence, en éliminant les sociétés anonymes où cette tâche serait trop mal exécutée, donne aux règles de bonne administration une sanction qui n’a pas son équivalent dans les services publics. D’autre part, les gérants de ces sociétés, en même temps qu’ils sont ainsi contraints à entretenir le zèle du personnel à tous les degrés par une juste répartition des récom­penses et des punitions, ont la liberté d’action nécessaire à cet effet, car ils tiennent leurs pouvoirs uniquement des actionnaires, dont le seul intérêt est le bon rendement de l’entreprise et le développement de sa clientèle. Au con­traire, les ministres, qui représentent à la tête des services publics l’assemblée générale des actionnaires, comme disait récemment l’un d’eux, savent bien que, parmi les électeurs des députés, dont le vote entraîne leur maintien ou leur renversement, sont compris tous les fonctionnaires civils, tous les candidats à des emplois publics, enfin tous les parents et amis de ces fonction­naires, de ces candidats et des militaires qui n’exercent pas directement le droit de vote. Ils dépendent donc, dans une large mesure, des hommes à qui ils doivent commander. C’est là peut-être la plus grande difficulté à laquelle se heurte aujourd’hui la bonne gestion des affaires publiques ; c’est même un des plus graves, parmi les dangers qui menacent l’ordre social et les finances publiques.

L’organisation du personnel est à peu près la même dans les services publics que dans les grandes sociétés privées. Dans toute administration éten­due et permanente, la grande majorité des agents entrent avec l’idée d’y passer toute leur vie active. Cette disposition habituelle devient absolument générale dans les services publics nationaux ou locaux, gérés directement ou concédés, parce que le caractère spécial des fonctions rend particulièrement difficile à un homme qui en sortirait, n’étant plus jeune, de trouver un nouvel emploi.

Un renvoi ne peut donc être prononcé que pour faute grave, mauvaise volonté persistante ou incapacité, absolue, et il doit être entouré de garanties. Pour entretenir le zèle des agents pendant une longue carrière, on établit d’un côté des mesures disciplinaires, de l’autre des échelles de traitement avec lesquelles un même travail est payé moins qu’il ne vaut au début de la carrière, parfois beaucoup plus à la fin, s’il s’agit d’un agent apte seulement à remplir des emplois subalternes. Dans chaque ordre de fonctions, les agents peuvent monter en grade à mesure qu’ils font preuve de capacité et acquièrent l’expé­rience nécessaire. Toute leur existence, toute celle de leur famille est organisée en raison des augmentations de ressources qu’ils peuvent espérer. Leur zèle dépend essentiellement de l’équité avec laquelle les avancements de classe et de grade sont distribués, un juste compte étant tenu de la qualité des services en même temps que de leur durée. L’autorité de chaque chef, sur un personnel qu’il n’a pas choisi et qu’il n’est pas maître de renvoyer, dépend exclusivement de l’influence que ses notes et ses propositions ont dans ces avancements. La grande difficulté, dans les services publics, est de concilier cette influence et l’autorité dont elle est la condition avec le caractère impératif que savent donner à leurs réclamations les fonctionnaires électeurs. Nous examinerons les conséquences de ce caractère impératif, dans le présent chapitre, au point de vue de la discipline des agents de l’Etat, et dans le suivant au point de vue des conséquences économiques et budgétaires qu’entraînent la fixation de leurs traitements et le rendement de leur travail.

Clément Colson in Organisme économique et désordre social
(1918)

Le caractère mystique des doctrines socialistes et l’intuition.

janvier 25, 2007

On demeure stupéfait, quand on constate que des conceptions aussi vagues, aussi dénuées de toute base expérimentale, ont pu trouver de très nombreux adeptes dans un siècle qui se targue d’être le siècle de la science positive et des mesures précises, quand on voit surtout que le refus de donner au moins une idée approchée de ce que pourrait être le futur paradis terrestre n’a diminué la foi d’aucun croyant dans la réalisation de ces espérances. Et, chose plus étonnante encore, les adeptes de cette foi se sont recrutés, jusqu’à ces dernières années, parmi les hommes qui se réclamaient le plus des idées modernes, qui se vantaient d’être les plus dégagés des illusions du passé, les plus attachés aux faits et aux réalités scientifiques. C’est tout récemment seulement que quelques-uns de ces nouveaux mystiques ont commencé à expliquer leurs convictions par une intuition et une sorte de grâce, supérieure au raisonnement.

Car c’est bien en présence d’une renaissance du mysticisme que nous nous trouvons. Certains adversaires politiques du socialisme trouvent, il est vrai, une autre explication de sa diffusion, et ils l’attribuent à la haine et à l’envie chez les masses, à la fureur de parvenir, fût-ce en flattant les plus mauvaises passions, chez les chefs. Mais, si de pareils sentiments tiennent sans contredit une grande place dans le développement du socialisme, comme dans toutes les choses humaines, ils n’en sauraient Ítre, à eux seuls, l’explication. L’attrait qu’exercent, même sur des esprits éclairés et positifs, les rêves de bonheur et de fraternité, si utopiques soient-ils, est indéniable: la pléiade de jeunes ingé­nieurs, de futurs directeurs et fondateurs des plus grandes affaires industrielles qui soutenait les idées saint-simoniennes, il y a près d’un siËcle, ne se compo­sait, certes, ni de purs imaginatifs, ni de politiciens faméliques. Il est vrai que, chez eux, ces illusions juvéniles durèrent peu; leur persistance de nos jours, chez des esprits cultivés et pondérés, est plus difficile à expliquer.

Elles se conçoivent mieux, sincères et durables, dans le peuple. Un rêve de bonheur opposé aux misères de l’existence y séduit souvent les cœurs les meilleurs et les esprits les plus élevés, qui n’ont pas la culture nécessaire pour apercevoir les lacunes et les contradictions des utopies qu’on leur expose, ou pour trouver dans la vie intellectuelle une compensation à la monotonie et à la médiocrité de leur vie matérielle. Le défaut de notions nettes sur la société future n’ébranle pas plus leur foi que l’imprécision des doctrines sur le Royaume de Dieu n’ébranlait celle des premiers chrétiens. Ce sont ces idées flottantes, où chaque imagination peut loger ses rêves les plus chers, qui renouvellent à certains moments les conceptions purement traditionnelles sur lesquelles repose toute la mentalité populaire. Les œuvres savantes et obscures du socialisme scientifique peuvent bien alimenter les manifestes des chefs intellectuels qui s’associent au mouvement des masses; elles ne contribuent pas plus à la grandeur de ce mouvement que les subtilités de l’apologétique chrétienne n’ont contribué à l’essor du christianisme, car ni les unes ni les autres ne sont intelligibles à la foule ou ne supportent l’examen d’un esprit non prévenu.

Les analogies entre le socialisme et le christianisme primitif sont si nom­breuses qu’il est vraiment étonnant qu’après avoir été maintes fois signalées, elles ne soient pas devenues un lieu commun. L’un et l’autre ont su s’appuyer à la fois sur le moteur le plus universel des actions humaines, l’intérêt personnel, par des promesses de bonheur, – sur les meilleurs sentiments, par l’appel à la fraternité et à l’aide mutuelle, – et aussi sur les plus bas, par les diatribes contre les riches et les puissants. Il est vrai que, à ce dernier point de vue, le chris­tianisme se bornait à inviter les riches à distribuer leurs biens aux pauvres, s’ils voulaient être sauvés, tandis que le socialisme incite les pauvres à s’empa­rer des biens des riches sous une forme ou sous une autre, ce qui constitue une différence sérieuse. Le socialisme s’est mis, d’autre part, à la mode du jour, en cherchant une base scientifique dans l’idée d’évolution. Mais il n’a pas attendu qu’une évolution pacifique l’ait rendu maître des pouvoirs publics pour prati­quer, envers l’ouvrier dissident, le compelle intrare auquel l’Eglise est arrivée bien plus tard; la faiblesse des hommes chargés d’assurer la sécurité publique lui a suffi pour y réussir dès à présent. Sans doute, il n’affiche pas, comme l’Evangile, le dédain de la culture intellectuelle, du travail lucratif et de la prévoyance; mais il adapte ces idées à la situation actuelle en demandant l’ouverture de tous les emplois aux élèves de l’enseignement primaire, la réduction obligatoire du nombre et de la durée des jours de travail, enfin l’interdiction de toute épargne assurant un revenu à son auteur.

Comme le christianisme, encore, le socialisme admet une rénovation com­plète de l’homme par la foi nouvelle. Seulement, au lieu d’imposer immédiate­ment à ses disciples la pratique des vertus sans lesquelles il est bien obligé de reconnaître que la cité socialiste ne durerait pas un jour, il se contente d’annoncer que ces vertus se généraliseront sans effort et sans peine, une fois cette cité fondée; cet ajournement facilite évidemment la propagande, en supprimant tout ce qui a fait la beauté et la grandeur de la religion chrétienne. Enfin, des deux cités, on séduit ceux que lasserait la lenteur des progrès quotidiens par l’annonce d’une solution catastrophique: si les esprits sincères et lucides, tels que Georges Sorel, reconnaissent que la Grêve générale est un mythe, tout comme le Jugement dernier, ce mythe n’en agit pas moins puis­samment sur les imaginations populaires, et le triomphe du prolétariat dans sa colère ne donne pas lieu à des chants moins terrifiants que le Dies irae.

Il ne manque d’ailleurs pas, aujourd’hui, de gens qui avouent qu’un certain mysticisme ne messied pas aux réformateurs sociaux, et qui espèrent eux-mêmes trouver un moyen commode d’échapper aux discussions en invoquant des lumières spéciales venues, non plus d’en haut, mais on ne sait d’où. Citant, tantôt les travaux récents des psychologues sur la pensée subconsciente, tantôt les ouvrages dans lesquels les savants ont rectifié les idées excessives que quelques-uns d’entre eux, et surtout beaucoup, de littérateurs, se faisaient du sens et de la portée des lois expérimentales et des démonstrations mathémati­ques (c’est ce que les gens du monde appellent la faillite de la science), ils célèbrent la supériorité des pensées obscures sur les idées claires et de l’intuition sur le raisonnement. Quand ils ne savent que répondre à un argu­ment, ils rappellent qu’il y a autre chose que la raison; ils invoquent l’autorité des savants illustres, d’Henri Poincaré exposant comment les grandes décou­vertes sont dues, même en mathématiques pures, bien plus à l’imagination et à l’intuition qu’à l’application méthodique de tous les procédés de calcul connus. Ils oublient seulement un petit détail, que Poincaré se borne à rappeler sommairement, tant il est pour lui chose évidente: c’est que les propositions aperçues par une inspiration de l’homme de génie doivent être vérifiées, que le sentiment de certitude absolue qui accompagne cette inspiration peut le tromper et qu’il s’en aperçoit seulement quand il veut mettre la démonstration sur pied. Si l’exactitude des propositions aperçues par intuition n’est pas démontrée par le raisonnement, elles restent non avenues, comme, en physi­que, l’intuition qui aperçoit les principes d’une théorie nouvelle n’a de valeur que si l’expérience prouve la concordance de cette théorie avec les faits. Or, les socialistes mystiques ne nous apportent, à l’appui de leurs vues intuitives, ni démonstrations rigoureuses, ni expériences précises, ni quoi que ce soit qui en approche.

Clément Colson in Organisme économique et désordre social
(1918)

Le caractère mystique des doctrines socialistes et l’intuition. (Clément Colson)

janvier 25, 2007

On demeure stupéfait, quand on constate que des conceptions aussi vagues, aussi dénuées de toute base expérimentale, ont pu trouver de très nombreux adeptes dans un siècle qui se targue d’être le siècle de la science positive et des mesures précises, quand on voit surtout que le refus de donner au moins une idée approchée de ce que pourrait être le futur paradis terrestre n’a diminué la foi d’aucun croyant dans la réalisation de ces espérances. Et, chose plus étonnante encore, les adeptes de cette foi se sont recrutés, jusqu’à ces dernières années, parmi les hommes qui se réclamaient le plus des idées modernes, qui se vantaient d’être les plus dégagés des illusions du passé, les plus attachés aux faits et aux réalités scientifiques. C’est tout récemment seulement que quelques-uns de ces nouveaux mystiques ont commencé à expliquer leurs convictions par une intuition et une sorte de grâce, supérieure au raisonnement.

Car c’est bien en présence d’une renaissance du mysticisme que nous nous trouvons. Certains adversaires politiques du socialisme trouvent, il est vrai, une autre explication de sa diffusion, et ils l’attribuent à la haine et à l’envie chez les masses, à la fureur de parvenir, fût-ce en flattant les plus mauvaises passions, chez les chefs. Mais, si de pareils sentiments tiennent sans contredit une grande place dans le développement du socialisme, comme dans toutes les choses humaines, ils n’en sauraient Ítre, à eux seuls, l’explication. L’attrait qu’exercent, même sur des esprits éclairés et positifs, les rêves de bonheur et de fraternité, si utopiques soient-ils, est indéniable: la pléiade de jeunes ingé­nieurs, de futurs directeurs et fondateurs des plus grandes affaires industrielles qui soutenait les idées saint-simoniennes, il y a près d’un siËcle, ne se compo­sait, certes, ni de purs imaginatifs, ni de politiciens faméliques. Il est vrai que, chez eux, ces illusions juvéniles durèrent peu; leur persistance de nos jours, chez des esprits cultivés et pondérés, est plus difficile à expliquer.

Elles se conçoivent mieux, sincères et durables, dans le peuple. Un rêve de bonheur opposé aux misères de l’existence y séduit souvent les cœurs les meilleurs et les esprits les plus élevés, qui n’ont pas la culture nécessaire pour apercevoir les lacunes et les contradictions des utopies qu’on leur expose, ou pour trouver dans la vie intellectuelle une compensation à la monotonie et à la médiocrité de leur vie matérielle. Le défaut de notions nettes sur la société future n’ébranle pas plus leur foi que l’imprécision des doctrines sur le Royaume de Dieu n’ébranlait celle des premiers chrétiens. Ce sont ces idées flottantes, où chaque imagination peut loger ses rêves les plus chers, qui renouvellent à certains moments les conceptions purement traditionnelles sur lesquelles repose toute la mentalité populaire. Les œuvres savantes et obscures du socialisme scientifique peuvent bien alimenter les manifestes des chefs intellectuels qui s’associent au mouvement des masses; elles ne contribuent pas plus à la grandeur de ce mouvement que les subtilités de l’apologétique chrétienne n’ont contribué à l’essor du christianisme, car ni les unes ni les autres ne sont intelligibles à la foule ou ne supportent l’examen d’un esprit non prévenu.

Les analogies entre le socialisme et le christianisme primitif sont si nom­breuses qu’il est vraiment étonnant qu’après avoir été maintes fois signalées, elles ne soient pas devenues un lieu commun. L’un et l’autre ont su s’appuyer à la fois sur le moteur le plus universel des actions humaines, l’intérêt personnel, par des promesses de bonheur, – sur les meilleurs sentiments, par l’appel à la fraternité et à l’aide mutuelle, – et aussi sur les plus bas, par les diatribes contre les riches et les puissants. Il est vrai que, à ce dernier point de vue, le chris­tianisme se bornait à inviter les riches à distribuer leurs biens aux pauvres, s’ils voulaient être sauvés, tandis que le socialisme incite les pauvres à s’empa­rer des biens des riches sous une forme ou sous une autre, ce qui constitue une différence sérieuse. Le socialisme s’est mis, d’autre part, à la mode du jour, en cherchant une base scientifique dans l’idée d’évolution. Mais il n’a pas attendu qu’une évolution pacifique l’ait rendu maître des pouvoirs publics pour prati­quer, envers l’ouvrier dissident, le compelle intrare auquel l’Eglise est arrivée bien plus tard; la faiblesse des hommes chargés d’assurer la sécurité publique lui a suffi pour y réussir dès à présent. Sans doute, il n’affiche pas, comme l’Evangile, le dédain de la culture intellectuelle, du travail lucratif et de la prévoyance; mais il adapte ces idées à la situation actuelle en demandant l’ouverture de tous les emplois aux élèves de l’enseignement primaire, la réduction obligatoire du nombre et de la durée des jours de travail, enfin l’interdiction de toute épargne assurant un revenu à son auteur.

Comme le christianisme, encore, le socialisme admet une rénovation com­plète de l’homme par la foi nouvelle. Seulement, au lieu d’imposer immédiate­ment à ses disciples la pratique des vertus sans lesquelles il est bien obligé de reconnaître que la cité socialiste ne durerait pas un jour, il se contente d’annoncer que ces vertus se généraliseront sans effort et sans peine, une fois cette cité fondée; cet ajournement facilite évidemment la propagande, en supprimant tout ce qui a fait la beauté et la grandeur de la religion chrétienne. Enfin, des deux cités, on séduit ceux que lasserait la lenteur des progrès quotidiens par l’annonce d’une solution catastrophique: si les esprits sincères et lucides, tels que Georges Sorel, reconnaissent que la Grêve générale est un mythe, tout comme le Jugement dernier, ce mythe n’en agit pas moins puis­samment sur les imaginations populaires, et le triomphe du prolétariat dans sa colère ne donne pas lieu à des chants moins terrifiants que le Dies irae.

Il ne manque d’ailleurs pas, aujourd’hui, de gens qui avouent qu’un certain mysticisme ne messied pas aux réformateurs sociaux, et qui espèrent eux-mêmes trouver un moyen commode d’échapper aux discussions en invoquant des lumières spéciales venues, non plus d’en haut, mais on ne sait d’où. Citant, tantôt les travaux récents des psychologues sur la pensée subconsciente, tantôt les ouvrages dans lesquels les savants ont rectifié les idées excessives que quelques-uns d’entre eux, et surtout beaucoup, de littérateurs, se faisaient du sens et de la portée des lois expérimentales et des démonstrations mathémati­ques (c’est ce que les gens du monde appellent la faillite de la science), ils célèbrent la supériorité des pensées obscures sur les idées claires et de l’intuition sur le raisonnement. Quand ils ne savent que répondre à un argu­ment, ils rappellent qu’il y a autre chose que la raison; ils invoquent l’autorité des savants illustres, d’Henri Poincaré exposant comment les grandes décou­vertes sont dues, même en mathématiques pures, bien plus à l’imagination et à l’intuition qu’à l’application méthodique de tous les procédés de calcul connus. Ils oublient seulement un petit détail, que Poincaré se borne à rappeler sommairement, tant il est pour lui chose évidente: c’est que les propositions aperçues par une inspiration de l’homme de génie doivent être vérifiées, que le sentiment de certitude absolue qui accompagne cette inspiration peut le tromper et qu’il s’en aperçoit seulement quand il veut mettre la démonstration sur pied. Si l’exactitude des propositions aperçues par intuition n’est pas démontrée par le raisonnement, elles restent non avenues, comme, en physi­que, l’intuition qui aperçoit les principes d’une théorie nouvelle n’a de valeur que si l’expérience prouve la concordance de cette théorie avec les faits. Or, les socialistes mystiques ne nous apportent, à l’appui de leurs vues intuitives, ni démonstrations rigoureuses, ni expériences précises, ni quoi que ce soit qui en approche.

Clément Colson in Organisme économique et désordre social
(1918)

Le caractère mystique des doctrines socialistes et l’intuition. (Clément Colson)

janvier 9, 2007

On demeure stupéfait, quand on constate que des conceptions aussi vagues, aussi dénuées de toute base expérimentale, ont pu trouver de très nombreux adeptes dans un siècle qui se targue d’être le siècle de la science positive et des mesures précises, quand on voit surtout que le refus de donner au moins une idée approchée de ce que pourrait être le futur paradis terrestre n’a diminué la foi d’aucun croyant dans la réalisation de ces espérances. Et, chose plus étonnante encore, les adeptes de cette foi se sont recrutés, jusqu’à ces dernières années, parmi les hommes qui se réclamaient le plus des idées modernes, qui se vantaient d’être les plus dégagés des illusions du passé, les plus attachés aux faits et aux réalités scientifiques. C’est tout récemment seulement que quelques-uns de ces nouveaux mystiques ont commencé à expliquer leurs convictions par une intuition et une sorte de grâce, supérieure au raisonnement.

Car c’est bien en présence d’une renaissance du mysticisme que nous nous trouvons. Certains adversaires politiques du socialisme trouvent, il est vrai, une autre explication de sa diffusion, et ils l’attribuent à la haine et à l’envie chez les masses, à la fureur de parvenir, fût-ce en flattant les plus mauvaises passions, chez les chefs. Mais, si de pareils sentiments tiennent sans contredit une grande place dans le développement du socialisme, comme dans toutes les choses humaines, ils n’en sauraient Ítre, à eux seuls, l’explication. L’attrait qu’exercent, même sur des esprits éclairés et positifs, les rêves de bonheur et de fraternité, si utopiques soient-ils, est indéniable: la pléiade de jeunes ingé­nieurs, de futurs directeurs et fondateurs des plus grandes affaires industrielles qui soutenait les idées saint-simoniennes, il y a près d’un siËcle, ne se compo­sait, certes, ni de purs imaginatifs, ni de politiciens faméliques. Il est vrai que, chez eux, ces illusions juvéniles durèrent peu; leur persistance de nos jours, chez des esprits cultivés et pondérés, est plus difficile à expliquer.

Elles se conçoivent mieux, sincères et durables, dans le peuple. Un rêve de bonheur opposé aux misères de l’existence y séduit souvent les cœurs les meilleurs et les esprits les plus élevés, qui n’ont pas la culture nécessaire pour apercevoir les lacunes et les contradictions des utopies qu’on leur expose, ou pour trouver dans la vie intellectuelle une compensation à la monotonie et à la médiocrité de leur vie matérielle. Le défaut de notions nettes sur la société future n’ébranle pas plus leur foi que l’imprécision des doctrines sur le Royaume de Dieu n’ébranlait celle des premiers chrétiens. Ce sont ces idées flottantes, où chaque imagination peut loger ses rêves les plus chers, qui renouvellent à certains moments les conceptions purement traditionnelles sur lesquelles repose toute la mentalité populaire. Les œuvres savantes et obscures du socialisme scientifique peuvent bien alimenter les manifestes des chefs intellectuels qui s’associent au mouvement des masses; elles ne contribuent pas plus à la grandeur de ce mouvement que les subtilités de l’apologétique chrétienne n’ont contribué à l’essor du christianisme, car ni les unes ni les autres ne sont intelligibles à la foule ou ne supportent l’examen d’un esprit non prévenu.

Les analogies entre le socialisme et le christianisme primitif sont si nom­breuses qu’il est vraiment étonnant qu’après avoir été maintes fois signalées, elles ne soient pas devenues un lieu commun. L’un et l’autre ont su s’appuyer à la fois sur le moteur le plus universel des actions humaines, l’intérêt personnel, par des promesses de bonheur, – sur les meilleurs sentiments, par l’appel à la fraternité et à l’aide mutuelle, – et aussi sur les plus bas, par les diatribes contre les riches et les puissants. Il est vrai que, à ce dernier point de vue, le chris­tianisme se bornait à inviter les riches à distribuer leurs biens aux pauvres, s’ils voulaient être sauvés, tandis que le socialisme incite les pauvres à s’empa­rer des biens des riches sous une forme ou sous une autre, ce qui constitue une différence sérieuse. Le socialisme s’est mis, d’autre part, à la mode du jour, en cherchant une base scientifique dans l’idée d’évolution. Mais il n’a pas attendu qu’une évolution pacifique l’ait rendu maître des pouvoirs publics pour prati­quer, envers l’ouvrier dissident, le compelle intrare auquel l’Eglise est arrivée bien plus tard; la faiblesse des hommes chargés d’assurer la sécurité publique lui a suffi pour y réussir dès à présent. Sans doute, il n’affiche pas, comme l’Evangile, le dédain de la culture intellectuelle, du travail lucratif et de la prévoyance; mais il adapte ces idées à la situation actuelle en demandant l’ouverture de tous les emplois aux élèves de l’enseignement primaire, la réduction obligatoire du nombre et de la durée des jours de travail, enfin l’interdiction de toute épargne assurant un revenu à son auteur.

Comme le christianisme, encore, le socialisme admet une rénovation com­plète de l’homme par la foi nouvelle. Seulement, au lieu d’imposer immédiate­ment à ses disciples la pratique des vertus sans lesquelles il est bien obligé de reconnaître que la cité socialiste ne durerait pas un jour, il se contente d’annoncer que ces vertus se généraliseront sans effort et sans peine, une fois cette cité fondée; cet ajournement facilite évidemment la propagande, en supprimant tout ce qui a fait la beauté et la grandeur de la religion chrétienne. Enfin, des deux cités, on séduit ceux que lasserait la lenteur des progrès quotidiens par l’annonce d’une solution catastrophique: si les esprits sincères et lucides, tels que Georges Sorel, reconnaissent que la Grêve générale est un mythe, tout comme le Jugement dernier, ce mythe n’en agit pas moins puis­samment sur les imaginations populaires, et le triomphe du prolétariat dans sa colère ne donne pas lieu à des chants moins terrifiants que le Dies irae.

Il ne manque d’ailleurs pas, aujourd’hui, de gens qui avouent qu’un certain mysticisme ne messied pas aux réformateurs sociaux, et qui espèrent eux-mêmes trouver un moyen commode d’échapper aux discussions en invoquant des lumières spéciales venues, non plus d’en haut, mais on ne sait d’où. Citant, tantôt les travaux récents des psychologues sur la pensée subconsciente, tantôt les ouvrages dans lesquels les savants ont rectifié les idées excessives que quelques-uns d’entre eux, et surtout beaucoup, de littérateurs, se faisaient du sens et de la portée des lois expérimentales et des démonstrations mathémati­ques (c’est ce que les gens du monde appellent la faillite de la science), ils célèbrent la supériorité des pensées obscures sur les idées claires et de l’intuition sur le raisonnement. Quand ils ne savent que répondre à un argu­ment, ils rappellent qu’il y a autre chose que la raison; ils invoquent l’autorité des savants illustres, d’Henri Poincaré exposant comment les grandes décou­vertes sont dues, même en mathématiques pures, bien plus à l’imagination et à l’intuition qu’à l’application méthodique de tous les procédés de calcul connus. Ils oublient seulement un petit détail, que Poincaré se borne à rappeler sommairement, tant il est pour lui chose évidente: c’est que les propositions aperçues par une inspiration de l’homme de génie doivent être vérifiées, que le sentiment de certitude absolue qui accompagne cette inspiration peut le tromper et qu’il s’en aperçoit seulement quand il veut mettre la démonstration sur pied. Si l’exactitude des propositions aperçues par intuition n’est pas démontrée par le raisonnement, elles restent non avenues, comme, en physi­que, l’intuition qui aperçoit les principes d’une théorie nouvelle n’a de valeur que si l’expérience prouve la concordance de cette théorie avec les faits. Or, les socialistes mystiques ne nous apportent, à l’appui de leurs vues intuitives, ni démonstrations rigoureuses, ni expériences précises, ni quoi que ce soit qui en approche.

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