Mardi 13 Juin 2000 (Jean-François Revel)

Mardi 13 Juin. Le nouveau président de la Ligue des droits de l’homme, Michel Tubiana, énonce, à l’occasion de sa prise de fonctions, les deux tâches principales de la Ligue aujourd’hui : la régularisation inconditionnelle de tous les sans-papiers et la lutte contre la mondialisation. Sans même relancer la discussion sur le bien-fondé intrinsèque de ces deux deux objectifs, on se demande comment l’ardent président ne voit pas qu’ils sont parfaitement incompatibles ? Rejeter la mondialisation, c’est, en effet, réclamer le retour à la fermeture des frontières. C’est donc exiger, à l’entrer de chaque pays, le rétablissement d’un contrôle très sévère, qui rendrait pratiquement impossible le flot actuel de l’immigration clandestine. Le principe de non-contradiction ne doit pas figurer dans les statuts de la Ligue.
La mondialisation n’est en tout cas pas le danger qui menace le plus la Corée du Nord. Et pourtant, elle a eu 3 millions de morts de faim en deux ans : la population y est passée de 24,5 millions d’habitants en 1997 à 21,4 millions en 1999. Et ce génocide alimentaire s’y poursuit, bien que le régime totalitaire communiste de Pyongyang soit, par habitant, le plus aidé du monde, juste devant Cuba, et avec des résultats aussi brillants. Mais la Ligue des droits de l’homme a évidemment de plus nobles sujets de méditation.
L’un d’eux pourrait être l’Afrique. J’écoutais, la nuit dernière, un reportage de Radio France Internationale sur Kisangani, en République « démocratique » du Congo. Les quelques 330 000 habitants de cette ville ont dû partir ou ont tenté de le faire pour échapper aux coups mortels des bandes armées qui depuis cinq ans sillonnent le pays et massacrent les populations. Ce sont des troupes venues du Rwanda, de l’Ouganda, de l’Angola ou du Zimbabwe, sans compter l’armée congolaise elle-même et les rebelles congolais qui veulent renverser le « président » Laurent-Désiré Kabila. Le plus gros des victimes appartient à la population civile, qui est soit exterminée , soit obligée de fuir dans des forêts impénétrables où elle meurt généralement de faim. Il est hors de question que l’aide alimentaire internationale puisse parvenir à ces pauvres gens; et les casques bleus de l’ONU ont été prestement éjectés par Kabila. Toute l’Afrique offre peu ou prou ce spectacle, celui de guerres entre États, l’Éthiopie et l’Érythrée par exemple, ou de guerre civiles, c’est-à-dire entre ethnies, avec les exterminations et mutilations de la Sierra Leone ou du Liberia, du Soudan méridional ou du Rwanda en 1994 ou du Burundi quelques années plus tôt? L’expression « violations des droits de l’homme » sonne presque comme un euphémisme pour désigner ces bains de sang permanents. Et c’est en vain que les fanatiques du politiquement correct s’évertuent à en attribuer à l’Occident la responsabilité. Sur le plan économique, il y a longtemps que l’Occident s’est détourné de l’Afrique et ne veut même plus y investir. Sur le plan politique, s’il est vrai que certains pays européens, comme la France au Rwanda, ont joué un rôle néfaste, il n’en reste pas moins que le moteur principal des génocides est autochtone. Entre les massacres dus au racisme intertribal et les dictateurs rapaces ou à demi fous qui pillent et minent méticuleusement leur pays, la pauvre Afrique est encore plus mal arrivée qu’elle n’était partie.

Jean-François Revel, in Les Plats de Saison

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