Bakounine, l’anarchisme lucide

« Je déteste le communisme, parce qu’il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d’humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l’État, parce qu’il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l’État. […] Je veux l’organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste .
Prétendre qu’un groupe d’individu, même les plus intelligents et les mieux intentionnés, sera capable de devenir la pensée, l’âme, la volonté dirigeante et unificatrice du mouvement révolutionnaire et de l’organisation économique du prolétariat de tous les pays, c’est une telle hérésie contre le sens commun et contre l’expérience historique, qu’on se demande avec étonnement comment un homme aussi intelligent que Marx a pu la concevoir.
Nous n’admettons pas même comme transition révolutionnaire, ni les Conventions nationales, ni les Assemblées constituantes, ni les gouvernements provisoires, ni les dictatures soi-disant révolutionnaires ; mais que nous sommes convaincus que la révolution […] lorsqu’elle se trouve concentrée entre les mains de quelques individus gouvernants, devient inévitablement et immédiatement la réaction.
Je me demande comment il fait pour ne point voir que l’établissement d’une dictature universelle, collective ou individuelle, d’une dictature qui ferait en quelque sorte la besogne d’un ingénieur soi chef de la révolution mondiale, réglant et dirigeant le mouvement insurrectionnel des masses dans tous les pays comme on dirige une machine, que l’établissement d’une pareille dictature suffirait à lui seul pour tuer la révolution, pour paralyser et pour fausser tous les mouvements populaires.
Et que penser d’un congrès international qui, dans l’intérêt soi-disant de cette révolution, impose au prolétariat de tout le monde civilisé un gouvernement investi de pouvoirs dictatoriaux, avec le droit inquisitorial et pontifical de suspendre des fédérations régionales, d’interdire de nations entières au nom d’un principe soi-disant officiel et qui n’est autre que la propre pensée de Marx, transformée par le vote d’une majorité factice en une vérité absolue ?
Si le prolétariat devient la classe dominante, qui demandera-t-on, dominera-t-il ? […] Qui dit État dit nécessairement domination et, par conséquent, esclavage. […] Sous quelque angle qu’on se place, on arrive au même résultat exécrable : le gouvernement de l’immense majorité des masses populaires par une minorité privilégiée, Mais cette minorité, disent les marxistes, se composera d’ouvriers. Oui, certes, d’anciens ouvriers, mais qui, dés qu’ils seront devenus des gouvernants, cesseront d’être des ouvriers et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l’État, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. »

Étatisme et Anarchie.
« Il y aura un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d’administrer les masses politiquement, […] mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l’établissement et le développement des fabriques, l’organisation et la direction du commerce, enfin l’application du capital à la production par le seul banquier, l’État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l’intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes. »

« Écrits contre Marx », dans Œuvres complètes, Vol. III, p. 204.
  

18 Réponses to “Bakounine, l’anarchisme lucide”

  1. Letel Says:

    Merci pour ce texte, excellent. C’est en quel année ?
    Kropotkine est pas mal non plus, grand aristocrate russe, de la famille princière, mais en rupture de ban, une vie d’exilé et de misère pour ses idées, des textes également percutants.

  2. Matéamargo Says:

    Ce qui est étonnant avec ce gars, c’est qu’il décèle avec raison les mécanismes du détournement du pouvoir par les nouvelles élites communistes, mais croit qu’une société pourrait exister sans état…
    Bizarre…

  3. stef Says:

    Merci pour ce texte, excellent. C’est en quel année ?

    Etatisme et Anarchie c’est 1873. L’un de mes cousins bien plus age que moi, anticommuniste visceral me faisait decouvrir Bakounine en vacances quand j’etais adolescent. Et Raymond Aron aussi …
    Le pauvre a fini bien mal.

  4. Letel Says:

    Descendant direct des Riourik, les fondateurs varègues de l’État russe à Novgorod au IXe siècle, avant les premiers tsars et bien avant les Romanov (1613-1917), le prince Kropotkine est l’un des rares représentants de la grande noblesse russe avec Bakounine, l’autre grand anarchiste, à avoir épousé les thèses révolutionnaires. Il mène d’abord une vie de grand seigneur, officier du tsar, explorateur en Sibérie, géographe à Petrograd. En 1872, alors qu’il est reconnu pour ses travaux de cartographie et d’orographie de la Sibérie par la communauté scientifique internationale, il est brusquement arrêté pour propagande politique et enfermé à la forteresse Pierre-et-Paul à Saint-Petersbourg. Évadé en 1876, il vit en exil, d’abord en Angleterre, puis en Belgique, en Suisse, et en Savoie où il est de nouveau arrêté à la suite d’un attentat anarchiste à Lyon (un café dynamité place Bellecour). À l’issue du procès en 1883, il est condamné à trois ans de prison, qu’il purge à Clairvaux. Renan et l’Académie des Sciences y mettront leurs bibliothèques à sa disposition. Libéré en 1886, il part en Angleterre où il vivra jusqu’en 1917. Il rentre alors en Russie, à 75 ans, pendant la révolution social-démocrate sous Kerenski. Hostile aux méthodes des bolcheviks, il sera néanmoins accueilli avec admiration et respect.

  5. Letel Says:

    Kropotkine a publié de nombreux ouvrages comme « Les Bases scientifiques de l’anarchie », « L’Anarchie future », « La Conquête du pain », « L’Entraide », « L’Éthique ». Il écrit également sur la Révolution française et la Commune en 1880. Il a lancé des journaux, comme Le Révolté avec un autre géographe, Élisée Reclus, fondé une société secrète anarchiste avec Paul Brousse, ancien communard, à la Chaux-de-Fonds en Suisse. En Angleterre, il est impressionné par la puissance des machines pour aider le travail et imagine une société où les usines seraient entourées de champs cultivés, ce qui permettrait de combiner les bénéfices de l’agriculture et de l’industrie. Une telle évolution n’est pas tout à fait utopique comme le note Lewis Mumford car des inventions telle que la turbine hydraulique de Fourneyron auraient pu concurrencer le charbon et les grandes concentrations urbaines que cette énergie a entraîné, et favoriser une industrialisation plus décentralisée et plus humaine. La France, moins riche en charbon que l’Angleterre ou l’Allemagne, s’est davantage approchée de cette voie d’industrialisation moins coûteuse socialement.

  6. Letel Says:

    Kropotkine défend une société basée sur l’aide réciproque, la générosité, la solidarité, la liberté individuelle et la coopération volontaire :
    « La société anarchiste sera composée d’une multitude d’associations unies entre elles pour tout ce qui réclame un effort commun : fédérations de producteurs pour tous les genres de production, agricole, industrielle, intellectuelle, artistique ; communes pour la consommation, se chargeant de pourvoir à tout ce qui concerne le logement, l’éclairage, le chauffage, l’alimentation, les instructions sanitaires ; fédérations de communes entre elles et fédérations de communes avec les groupes de production… Tous ces groupes combineront librement leurs efforts par une entente réciproque ; une liberté complète présidera au développement de formes nouvelles de production, d’invention et d’organisation : l’initiative individuelle sera encouragée et toute tendance à l’uniformité et à la centralisation combattue. » Autour d’une vie, 1902

  7. Letel Says:

    Kropotkine était partisan d’un communisme intégral, avec la mise en commun des biens, y compris des biens de consommation, mais il s’opposait fermement au marxisme et à l’État. Il prend des exemples dans les formules d’entraide pratiquées au Moyen Âge par les corporations, (notamment lors de la conjuratio, le serment de se porter secours) pour décrire l’aide mutuelle qui doit caractériser sa nouvelle société. Il voyait dans l’anarchisme des applications possibles à tous les domaines comme le mariage, la moralité, le droit et la sanction contre le crime. Il refusait bien sûr son titre de prince – il dit dans ses mémoires y avoir renoncé dès l’âge de 12 ans, « sous l’influence d’un enseignant républicain » – et déniait à ses amis le droit de l’utiliser. Mais « bien qu’il avait abandonné son titre, Kropotkine était un homme réellement noble. Sa quête d’une société juste et éthique reste une source d’inspiration pour beaucoup » (H. Targowski).

  8. Letel Says:

    Deux questions : à votre avis
    – peut-on être anarchiste et libéral ?
    – peut-on être un anarchiste de droite ?

  9. Letel Says:

    Et une troisième : les libertariens sont-ils des anarchistes de droite ?

  10. Letel Says:

    > mais croit qu’une société pourrait exister sans état…

    Mais les libertariens aussi, non ?

  11. Atlan Says:

    – peut-on être anarchiste et libéral ?

    Tout dépends de la définition de « libéral », mais je répondrais non à-priori.
    Le libéralisme classique reconnait un rôle (certe limité) à l’Etat notament dans les domaines de la sécurité et des grandes infrastructures.

    – peut-on être un anarchiste de droite ?

    Oui. cf entre autre les anarcho-capitalistes.

    Et une troisième : les libertariens sont-ils des anarchistes de droite ?

    Certains le sont, mais je dirais que majoritairement les libertariens sont plus minarchistes qu’anarchistes.

  12. Letel Says:

    C’est quoi les anarcho-capitalistes ? Et les minarchistes ?

  13. Atlan Says:

    Anarcho-capitalisme

    Minarchisme

  14. Atlan Says:

    Bah ma réponse a été bloqué par le spam filter, apparement il n’aime pas que l’on ne mette que des liens :(

    Réessayons donc :)

    Minarchisme et anarcho-capitalisme

  15. Balagan Says:

    C’est quoi les anarcho-capitalistes ? Et les minarchistes ?
    Minarchisme = état minimum
    Anarcho-capitalisme = capitalisme sans état

    Les deux sont des variantes du libertarianisme à ne pas pas confondre avec le libéralisme qui implique un rôle plus important de l’état.

  16. Atlan Says:

    C’est quoi les anarcho-capitalistes ? Et les minarchistes ?

    Le spam filter n’aimant pas ma réponse, je ne peux vous mettre directement de lien.

    Extrait de Wikipedia sur le sujet :

    « L’anarcho-capitalisme est une théorie politique inspirée par le libéralisme philosophique, selon laquelle l’existence de l’État est illégitime et inutile. Ce courant est très proche du libertarianisme, à la différence près que certains libertariens peuvent souhaiter l’existence d’un « état veilleur » et non pas sa suppression complète.

    Il se sépare sur ce point du libéralisme classique qui reconnaît la nécessité d’un État et ne vise qu’à limiter de façon stricte son domaine et ses modes d’intervention. Il se distingue aussi de l’anarchisme socialiste par son soutien à la propriété privée. »

    « Le minarchisme est une théorie politique appelant de ses vœux un État minimum (ou État minimal), réduit dans de strictes limites de légitimité. Le terme date vraisemblablement des années 1970 et est l’équivalent français du minarchism anglais.

    L’État étant caractérisé comme un monopole de la violence, ses prérogatives légitimes sont souvent identifiées aux seuls domaines où la violence est justifiée, les « fonctions régaliennes » de l’État : le maintien de l’ordre, la justice, la défense du territoire. On parle alors d’État gendarme. Parfois, les minarchistes assignent aussi à l’État des infrastructures qu’ils jugent essentielles, comme par exemple la voirie.

    Le minarchisme, appelant à une limitation de l’État, est donc une variante du libéralisme et s’oppose donc à l’étatisme. Au sein du libéralisme, on lui opposera l’anarcho-capitalisme. »

  17. Letel Says:

    OK, merci !

  18. Simon Aubert Says:

    Les deux sont des variantes du libertarianisme à ne pas pas confondre avec le libéralisme qui implique un rôle plus important de l’état.

    Pardon, à différencier du libéralisme classique (celui de Tocqueville, Acton ou Aron), les libertariens s’avèrent indubitablement des libéraux…

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