La Péninsule des Balkans-Chapitre II-cinquième partie (Laveleye)

Je parle à M. de Kállay d’un discours qu’il vient de prononcer au sein
de l’Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée
favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par
l’origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions,
elle doit servir, d’intermédiaire et de lien entre l’Orient et
l’Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et
slaves, un débordement d’attaques contre l’orgueil magyare: «Ils
s’imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l’univers, le
monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu’ils retournent dans leurs
steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi
toutes ces violences, je note un mot qu’on emprunte à un livre du comte
Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur
honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de
domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici:
«Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l’humanité, plus que
la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut
éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces
exagérations du chauvinisme.–«On ne m’a pas compris me dit-il, et on
n’a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et
scientifique, je n’ai nullement voulu faire de la politique. J’ai
constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d’une
foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome
non indo-germanique, asiatique si l’on veut, nous sommes obligés de
connaître toutes les langues de l’Europe occidentale et en même temps,
par ces réminiscences mystérieuses du sang, l’Orient nous est plus
facilement accessible et compréhensible. Je l’ai remarqué bien des
fois: je saisis mieux le sens d’un écrit oriental quand je le fais
passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande
ou anglaise.»Je ne m’arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours
le Ring. Quel prodigieux changement depuis l’époque où, en 1846, du haut
des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je
voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses
murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque
soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants,
venaient faire l’exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss
jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova.
Sur l’esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de
Paris, on a réservé l’espace nécessaire pour construire des monuments
publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à
la ville et à l’État d’y élever toute une suite de constructions
splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique
qui coûtera cinquante millions, un palais pour l’université, deux
musées, un palais pour l’empereur et une chambre du Parlement pour le
Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d’archiducs, d’hôtels,
genre du _Continental_ à Paris, et de maisons particulières avec une
élévation d’étages, un relief des moulures, une opulence de décoration
qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au
Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d’un milliard!
D’où est venu l’argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la
banqueroute?

L’État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu’ils ont pu
couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente
des terrains de l’esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont
dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu’ils y ont élevées.
Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les
maisons particulières sont donc sorties de l’épargne du pays. C’est la
preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte
du Lombard Vénitien, malgré le _krach_ de 1873, malgré les difficultés
intérieures et le déficit persistant d’année en année, l’Autriche s’est
considérablement enrichie. L’État est toujours gueux, mais la nation
accumule du capital, et celui-ci vient s’épanouir dans les magnificences
du Ring. Comme aux bords du Rhin, c’est toujours l’effet de la machine.
L’homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir,
peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui,
ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.

Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de
l’Autriche, l’impression que j’en reçois est très favorable. Sans me
laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt,
parce qu’elles sont un symptôme de centralisation sociale et de
concentration de la richesse, je constate que l’agriculture et
l’industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure,
elle paraît excellente. L’Autriche est le pivot des combinaisons de la
politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main;
mais l’alliance autrichienne est son principal atout.

L’Autriche a besoin de l’appui de l’Allemagne; mais l’Allemagne a encore
bien plus besoin de celui de l’Autriche, parce que l’empire des
Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain
à l’Occident et un ennemi possible à l’Orient. Adossé à l’Autriche, il
est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas
attaqué. Mais c’est à condition que l’Autriche lui reste fidèle.

A l’intérieur, l’Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative.
Mais loin d’y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un
danger, je suis persuadé que c’est un bien et pour l’empire lui-même et
pour l’Europe.

Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris
tant de force et de vie qu’on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni
les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer
toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer.
Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique,
comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich,
un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les
voies à un régime plus unitaire. Aujourd’hui, rien de pareil n’est plus
possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances
furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un
despotisme si impitoyable que, par les haines qu’il susciterait, il
mettrait en péril l’existence même de l’empire. Ainsi la liberté mène
nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.

C’est d’ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le
rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en
Germanie, par exemple, et aujourd’hui chez les nations les plus libres
et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de
gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment
extensible, par l’union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit
la devise de l’Autriche, sans sacrifier l’originalité spéciale, la vie
propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation.
Aujourd’hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout,
en Italie et même en France, demandent qu’une grande partie des
attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de
grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des
Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des
citoyens! Dans l’histoire, quel rôle considérable et hors de toute
proportion avec l’étendue du territoire ou le chiffre de la population!
Quel contraste affligeant entre l’Espagne, fédérale avant Charles V,
Philippe II, et l’Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se
défendre, l’Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant
que l’armée restera unifiée sous le commandement du chef de l’État. Mais
le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique
d’agression, parce qu’il devra tenir compte des tendances des
différentes nationalités qui apporteront dans l’appréciation des
questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les
progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat
d’accroître les garanties de la paix.

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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