La Péninsule des Balkans-Chapitre II-sixième partie (Laveleye)

Le régime monétaire en Autriche ne s’est guère amélioré. Partout
l’instrument des échanges est composé de billets dépréciés d’environ 20
p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie
d’appoint. J’aurais voulu m’entretenir de cette importante question avec
le savant professeur de géologie de l’université de Vienne, M. Sueiss,
qui a écrit un livre très remarquable sur l’avenir de l’or: _Die Zukunft
des Goldes_. A mon grand regret, j’apprends qu’il est absent. J’expose à
un financier autrichien qu’il dépend de son pays de mettre un terme à la
contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue
ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au
pair l’agent de la circulation en Autriche, qui est l’argent. Que
faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8
pence l’once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il
suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de
l’Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le
rapport légal de 1 à 15-1/2. L’Amérique, la France, l’Espagne, l’Italie,
la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases,
si l’Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du
chancelier de l’Empire allemand. Si l’Autriche peut entraîner dans cette
voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en
entrant elle-même dans l’union bimétallique, elle en retirerait des
avantages incalculables. En s’approvisionnant d’argent, elle pourrait
facilement substituer une circulation métallique à sa circulation
fiduciaire dépréciée. Elle n’aurait plus alors à payer la prime
considérable et croissante sur l’or, qu’elle doit subir pour l’intérêt
des emprunts stipulés en or. Avec l’argent, ramené à son prix ancien,
elle se procurerait l’or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi,
sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l’Italie
n’a obtenue qu’à grands frais.Je pars à 7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Südbahn; mais
je me leste d’abord, à l’hôtel Münsch, d’un bon dîner à la viennoise que
je recommande à ceux qui ont des goûts simples: Potage aux écrevisses de
Laybach, _garnirtes Rindfleisch mit Sauce_, c’est-à-dire du boeuf
bouilli, mais exquis, incomparablement supérieur à ce que l’on mange
ailleurs sous ce nom,–garni de légumes variés, avec une sauce blanche,
crème vinaigrée au raifort; _gebackenes Huhn_, poulet frit comme des
beignets; tourte de pâte brisée avec fraises fraîches des montagnes; le
tout arrosé de bière de Vienne et d’une demi _Villanyer Auslese_.

En partant, j’admire les dispositions de la gare de la Südbahn. Tout y
est simple, mais ample et commode. C’est une grande facilité d’y
trouver, comme partout de l’autre côté du Rhin, un restaurant où l’on
entre librement sans billet. Dans la voiture où je prends place, la
moitié des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs
garnisons; on s’aperçoit que l’Autriche est toujours un État militaire.
Ils offrent un échantillon curieux des différentes races de l’empire:
il s’y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois,
un Polonais de la Galicie et un Tchèque. Je l’apprends par leur
conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l’idiome commun.
L’officier tchèque se rend à Sarajevo. Il me raconte qu’on envoie de
préférence en Bosnie des employés et des officiers parlant un dialecte
slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J’espérais
obtenir quelques détails sur mon voyage, mais il est de la catégorie des
voyageurs _no, no_, comme les appelle Töpffer, c’est-à-dire des non
communicatifs et des bourrus.

A Neustadt, le train quitte la ligne du Sömering, pour s’engager sur
celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du
grand lac Balaton. J’en avais autrefois visité la partie nord pendant un
séjour que je fis au château de Palota, chez le comte Waldstein,
président de l’Académie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand
Wallenstein. Il est mort depuis. Je me réveille aux environs de Kanisza.
L’aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de
vastes prairies, parsemées de vieux chênes et qui ont l’air d’un beau
parc négligé, se promène un troupeau de deux à trois cents chevaux. Des
gardiens à cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les
routes. Les habitations rurales ne sont plus dispersées au milieu des
terres cultivées, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un
«aggloméré». Ce village est constitué d’après ce que les économistes
allemands appellent le _Dorf-system_. Les toits sont en chaume, au lieu
d’être en tuiles plates ou en écailles de bois. Les maisons ont leur
pignon antérieur vers la rue et la façade avec la porte vers la cour.
Cette façade est précédée d’une vérandah que soutiennent des colonnettes
en bois. Derrière la demeure viennent les dépendances et, au fond de la
cour, les étables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches
mortes sépare l’enclos du grand chemin, qui est extrêmement large. Des
poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette
cour. J’en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la
poule au pot et qu’il n’en est pas réduit à une nourriture exclusivement
végétale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre,
divisée en très longues bandes de 30 à 40 mètres de largeur, est
emblavée en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises
herbes dans les récoltes; tout a été bien sarclé. Pour le pays, c’est de
la petite culture, exécutée par le cultivateur propriétaire.

Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, attelées chacune de
quatre boeufs blanc rosé, avec d’énormes cornes, comme ceux de la
campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au
soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, à
bords retroussés, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, à
si larges plis qu’on dirait un jupon, et de grandes bottes. L’homme qui
les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune,
brodée de soutaches rouge et noir et doublée de peau de mouton. Voilà de
la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente,
car les froments sont magnifiques, bien droits, serrés, plus hauts que
la ceinture et avec des feuilles d’un vert intense. Les seigles sont si
forts qu’ils ont versé. Près des maisons, je vois la grange à maïs,
particulière à tout l’Orient danubien. On dirait un colossal panier en
lattes tressées à clairevoie. Cela est long de quatre à six mètres,
suivant l’importance de l’exploitation, large de deux, couvert d’un toit
de chaume et supporté par quatre ou six pieux à un mètre de terre. Les
épis de maïs y sont accumulés, à l’abri des mulots et des porcs, et ils
y sèchent parfaitement, parce que le vent passe librement à travers les
interstices du clayonnage. La siccité complète du maïs prévient la
_pellagra_, qui est occasionnée, croit-on, dans le Lombard-Vénitien, par
la farine du maïs humide. Cette maladie est inconnue ici.

Après Kanisza, nous longeons la Drave, qui est déjà un grand fleuve. Il
est vrai qu’il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des
Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du
Tyrol, que j’ai visité autrefois en allant à Gastein. Depuis
Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner,
jusqu’à son confluent avec le Danube, près d’Essek, une ligne ferrée non
interrompue suit son cours. L’aspect de ses bords montre que la Drave
est encore à l’état de nature. Elle déplace son lit; elle forme des
îles; d’un côté, elle ronge la berge argileuse, coupée à pic; de
l’autre, elle dépose des relais et des bancs. Rien n’a été fait pour
améliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le
seul obstacle qui s’oppose à ses déplacements. Quelle différence avec
le Rhin, si parfaitement canalisé! Il est vrai qu’ici la population est
trop peu dense pour exécuter les travaux d’art et pour en profiter.

A Zakany, un pont est jeté sur le fleuve, mais c’est pour livrer passage
à l’embranchement qui, d’ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on
traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombrée d’immenses tas de
douves superposées. Elles viennent des forêts de la Croatie, et beaucoup
vont à Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L’exploitation des
bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille
effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe forêt.
J’y ai vu, le long de la voie ferrée, de gros chênes abandonnés à la
pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de
fendre l’arbre de façon à le débiter, en douves. Comme matériaux de
construction, ils ne valaient pas le transport. N’est-ce pas étrange,
quand on songe combien le chêne est devenu rare et cher dans notre
Occident? Presque tous ceux qui ont acheté des forêts en Hongrie et en
Moravie, se sont laissé entraîner par la beauté des arbres. Ils ont mal
calculé les frais d’abatage et de transport, qui s’élèvent très haut
quand on opère en grand, et ils ont perdu de l’argent. Lors de mon
précédent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une
forêt magnifique qui lui appartenait. J’admirais des chênes d’une
prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois à quatre cents
francs.–«Mais ceci représente une fortune princière,
m’écriai-je.–«Voulez-vous accepter ma forêt, me dit-il, je vous en fais
hommage.–Quelle plaisanterie!

–Nullement, vous me rendrez service. Voilà cinq ans que je n’ai rien pu
vendre et j’ai à payer les impôts, qui, vous le savez, ne sont pas
légers chez nous.»

Un des voyageurs de mon compartiment m’apprend qu’un de mes
compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forêts en
Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l’intérêt du pays, il
vaudrait mieux conserver ces bois jusqu’au moment où la population
accrue pourra les employer sur place. La dévastation des massifs de
sapins que j’ai vu se poursuivre avec fureur en Suède et en Norvège
n’est pas moins lamentable. L’homme, aiguillonné par la fièvre de
l’industrie, dévore sa planète par les deux bouts: destruction des
forêts, destruction du charbon. Je pense à l’effrayant poème de Byron:
_Darkness_. La terre est plongée dans les ténèbres. Les peuples, pour se
réchauffer, ont tout brûlé, même la charpente de leurs demeures. Deux
êtres humains survivent seuls; ils aperçoivent un brasier près de
s’éteindre; ils s’approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis
mortels; ils se battent et s’égorgent. Ainsi finit une race exécrable.
Le fait est que si les hommes continuent à pulluler et à détruire en
même temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au
régime alimentaire de nos ancêtres préhistoriques, au cannibalisme.

Après Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons à Essek. La
voie ferrée doit franchir une crête avant de descendre dans la plaine de
Fünfkirchen. Cette crête est formée de collines sablonneuses, où
poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins
sylvestres qui viennent mal. Le sol est très maigre; par moments il
n’offre plus que des dunes de sable mouvant. La végétation est celle de
nos landes, sauf qu’il y manque la bruyère que j’ai rencontrée partout,
dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu’en Danemark.
Cette absence de la bruyère est remarquable dans le paysage de l’Europe
sud-orientale. Je ne l’ai vue nulle part dans les terrains vagues, où
elle aurait abondé ailleurs.

Après Szigetvar, la ligne ferrée descend en plaine. Plus loin, apparaît
Fünfkirchen (cinq églises), en hongrois Pecs. La plupart des localités
ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l’un allemand, l’autre
slave, le troisième hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne
aussi lieu à des querelles entre les races. Le chemin de fer est
exploité par les Hongrois. Il s’ensuit que dans les gares les
inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire où
les Slaves sont en majorité, ils réclament l’emploi de leur langue.
Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si
alors le hongrois est placé au-dessus, c’est une usurpation, une preuve
nouvelle de l’esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux
serait d’employer les trois langues en mettant les mots sur la même
ligne. Seulement l’allemand est proscrit ici: c’est l’ennemi des deux
autres races. Cette question des inscriptions, qui nous paraît futile,
échauffe tellement la bile des populations de ces régions-ci, qu’elle
provoque des troubles et des insurrections, comme on l’a vu récemment à
Agram, à propos des écussons hongrois placés sur les monuments publics.
Il a fallu les enlever. Il est vrai qu’une allumette tombant à terre
s’éteint aussitôt, qui, dans une poudrière, produit une explosion.
L’hostilité des races est la matière explosible.

Fünfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe
siècle sous la dynastie angevine, elle a été un centre de culture
littéraire et artistique. Les clochers de ses églises, qui lui ont valu
son nom, _Cinq Églises_, se détachent sur de gracieuses collines
couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s’élèvent
des montagnes bien boisées. Les routes sont agréablement plantées de
peupliers, de tilleuls et d’acacias. De bonnes habitations, très bien
entretenues, sont éparpillées au milieu de cultures fort soignées.
Beaucoup de champs sont emblavés en maïs, qui sort de terre. A Villany,
arrêt: collines calcaires assez nues, mais où poussent des vignes
donnant un vin excellent et renommé. D’ici part un embranchement du
chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le
Waterloo de la Hongrie. C’est à Mohacs que les Turcs brisèrent
définitivement la résistance héroïque des Magyars. Deux archevêques,
cinq évêques, cinq cents magnats et trente mille combattants périrent.
Le 29 août 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote
hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable déjà sous les
princes angevins (1301 à 1380) et sous Mathias (1457 à 1490), disparut
sous le régime abrutissant des Turcs. Malheureuse destinée de tous ces
pays Cis et Transdanubiens! Au moyen âge, ils marchaient presque du
même pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une
architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voilà replongés dans la
barbarie pour trois ou quatre siècles. Aujourd’hui qu’ils sont
affranchis, il faut qu’ils remontent au niveau qu’ils avaient atteint
déjà avant l’ère moderne. Entre cette date de 1526 et celle du siège de
Vienne 1683, les Turcs se maintinrent à l’apogée de leur puissance. Puis
vient la chute rapide, ininterrompue jusqu’à nos jours. Les vainqueurs
de Mohacs, qui, il y a seulement deux siècles, ont failli prendre Vienne
et inonder l’Autriche et la Pologne, sont acculés aujourd’hui dans
Constantinople.

Près d’Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu’elle franchit sur un
grand pont de fer. La rivière, arrivée ici près de son confluent avec le
Danube, a tout l’aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours
d’eau s’étend une vaste plaine, à moitié noyée, coupée de marais et de
«bayous». Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l’herbe y
est d’un vert intense, relevé par les fleurettes roses du _flos cuculi_
et par les grands pétales jaunes des iris. Les maisons blanches d’Essek
et les murs jaunes de sa forteresse s’enlèvent sur le ciel d’un bleu
cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en liberté dans
ces pâturages, qui se perdent, à l’horizon lointain, dans la brume
bleuâtre, que le soleil de juin pompe des eaux partout épandues. C’est à
Essek que je dois trouver la voiture de l’évêque Strossmayer, qui me
conduira à Djakovo.

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
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ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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