La Péninsule des Balkans-Chapitre II-troisième partie (Laveleye)

Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l’une des colonnes de notre
Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la
contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de
parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues
indo-européennes et d’avoir à sa disposition un trésor de citations
piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes
villes où l’Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent
dans la langue du pays, de façon à faire croire qu’il y est né. M. de
Neuman me conduit à l’Université, dont il est une des illustrations.
Elle est située près de la cathédrale. C’est un vieux bâtiment qu’on
abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu’on construit sur le
Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l’auteur du
meilleur livre que l’on ait écrit sur le socialisme _Der Socialismus in
Frankreich_, et d’ouvrages considérables de droit public et d’économie
politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute
l’Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M.
Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le
développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de
M. de Kállay, ministre des finances de l’Empire, qui me recevra avant
mon départ; mais je vais voir d’abord M. de Serres, directeur des
chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications
concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le
réseau ottoman; question de première importance pour l’avenir de
l’Orient et que je m’étais promis d’étudier sur place.

La compagnie autrichienne est établie dans un palais de la place
Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental
en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception
velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la
simplicité des locaux ministériels! C’est le symbole d’une profonde
révolution économique: l’industrie primant la politique. M. de Serres
étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le
chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à
Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts
construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera
inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une
autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée.
Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n’y aura à
franchir qu’un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur
la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera
vite et il est de première importance: c’est le plus court chemin vers
Athènes et même vers l’Égypte et l’extrême Orient. C’est par là qu’on
pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul
autrichien von Hahn se trouvera réalisé.

«L’embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa
première section de grandes difficultés. D’abord, pour arriver à Pirot,
il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos
ingénieurs n’ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s’élever de Pirot
jusqu’au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans,
on l’aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia,
la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus
des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y
a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l’achever. En résumé,
nous irons en mai 1884, par rail, jusqu’à Nich, en traversant toute la
Serbie. Ensuite, si l’on commence sans tarder, un an plus tard à
Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres
de ces détails si précis.–«L’achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera
pour l’Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa
transformation économique, qui est autrement importante que toutes les
combinaisons politiques et qui, d’ailleurs, hâtera l’accomplissement de
celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le
développement de la race dominante. Votre réseau et l’Autriche-Hongrie
en profiteront d’abord, mais bientôt l’Europe entière prendra sa part
des avantages résultant de la civilisation et de l’enrichissement de la
péninsule balkanique.

Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit
de tous côtés que c’est l’un des hommes d’État les plus distingués de
l’empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d’un des
compagnons d’Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de
bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent
précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre
avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les
langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Liberté_, de Stuart
Mill, et ainsi devient membre de l’Académie hongroise. Ayant échoué
comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à
Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n’y est pas perdu pour la
science. Il réunit les matériaux d’une histoire de la Serbie. En 1874,
il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs
du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il
fonde un journal, le _Kelet Népe_ (le peuple de l’Orient), où il trace
le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l’Europe orientale.
Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l’occupation de la
Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon
la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l’opposition attaqua
l’occupation avec la dernière violence.

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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