La Péninsule des Balkans-Chapitre II-deuxième partie (Laveleye)

On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur
pensée. Je crois cependant que quand les hommes d’État autrichiens
repoussent toute idée de conquête ou d’annexion en Orient, ils expriment
les vraies intentions du gouvernement impérial. J’ai entendu tenir le
même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l’ai
vu à Rome, en 1879, et il m’a écrit dans le même sens peu de temps avant
sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l’Orient et la péninsule
balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les
langues. Il y avait résidé longtemps, d’abord comme drogman de
l’ambassade d’Autriche, puis comme envoyé.Toutefois, on ne peut se dissimuler qu’il est certaines éventualités qui
forceraient l’Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par
exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves
en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de
Mitrovitza-Salonique. L’Autriche, occupant la Bosnie jusqu’à Novi-Bazar,
ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l’anarchie ou à la
guerre civile. Quand on s’engage dans les affaires orientales, on va
plus loin qu’on ne veut: voyez l’Angleterre en Égypte. C’est là le côté
grave de la situation prédominante que l’Autriche a prise dans la
péninsule balkanique.

Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave
Kálnoky de Kôrospatak est d’origine hongroise, comme son nom l’indique,
mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c’est
dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi
lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d’Ottaslawitz et de
Szabatta. Il a plusieurs frères et une soeur très belle, qui a épousé
d’abord le comte Jean Waldstein, veuf d’une Zichy et âgé déjà de 62 ans,
puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du
chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l’armée en 1879,
avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient
le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez
effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste
diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est
appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans,
officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence
politique, il devient le premier personnage de l’empire, l’arbitre de
ses destinées et, par conséquent, de celles de l’Europe. D’où vient cet
avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les
_Mille et une Nuits_? On l’attribue généralement à l’amitié d’Audrassy.
Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de
Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient
des modèles achevés. L’Empereur, travailleur infatigable et
consciencieux, s’occupe personnellement de la politique étrangère; il
lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être
appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme
tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les
défiances, il devient même _persona grata_ à la cour. En l’appelant à la
chancellerie, l’empereur d’Autriche l’a nommé général-major. On a cru
d’abord que ses attaches avec la Russie l’entraîneraient à s’entendre
avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l’alliance
allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu’il est Hongrois, l’ami
d’Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une
entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre
en doute la fidélité de l’Autriche. L’opinion publique s’émut à Vienne,
à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage
à Gastein, où l’empereur Guillaume le combla de marques d’affection et
où, dans l’entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent
dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd’hui très forte.
Il jouit de la confiance absolue de l’Empereur et aussi, semble-t-il, de
celle de la nation, car dans la dernière session des délégations
trans-cisleithanes, tous les partis l’ont acclamé, même les Tchèques, qui
dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté
célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.

Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J’avais rencontré
l’Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de
son mari, qui est membre du Parlement et qui s’occupe ardemment de la
question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et
il blâme vivement la politique Taaffe et l’alliance que les féodaux et,
notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme
ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est
d’obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie.
L’Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La
Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la
Hongrie l’est par la sienne. L’empire, au lieu d’être dualiste, serait
triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois États
indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C’est le
régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il
ne l’est plus maintenant qu’autour de nous se sont constitués de grands
États unitaires, comme la France, la Russie et l’Italie. J’admets la
fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État
isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la
considère comme mortelle pour l’Autriche, qui, au centre de l’Europe, se
trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses
voisins.

«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que
dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l’action des
libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu’ils
pourront y rétablir l’ancien régime. Je pense qu’ils se trompent
complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils
se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des
démocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu’au rouge
écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l’aristocratie
et du clergé, et ils s’uniront alors aux Allemands de nos villes, qui
sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les
suivront. L’aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus.
Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean
Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes
familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême,
sont allemandes d’origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent
faire l’idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre
civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l’Autriche,
tout cela n’est-il donc pas germanique? En Hongrie, l’allemand, la
langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie;
proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole
et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle
blesse profondément l’élément allemand, qui représente les lumières,
l’industrie, l’argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si
elle triomphe, elle livrera l’aristocratie et le clergé aux entreprises
de la démocratie tchèque et hussite.

–«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit.
Je ne puis objecter que ceci: Il s’établit parfois dans les choses
humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette
marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le
mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait
la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se
relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu’était, au dix-huitième
siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l’ignorer et
se piquait d’écrire le français aussi bien que Voltaire? C’était
toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n’était pas celle des
classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante
ans en arrière: qu’était le hongrois? L’idiome méprisé des pasteurs de
la Puzta. La langue de la bonne société et de l’administration était
l’allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare,
aujourd’hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la
science, des académies, de l’université, de la poésie, du roman.
Désormais, langue officielle et exclusive, elle s’impose même, dit-on, à
des populations d’une autre race, qui n’en veulent pas, comme en Croatie
et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la
même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces
croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son
université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre.
Le serbe, qui n’est autre que le croate écrit en lettres orientales, est
devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire,
scientifique, tout comme ses aînés l’allemand ou le français. Il en est
de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en
Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et
bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours,
le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un
gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par
triompher, parce que, entre les autres partis, c’est à qui lui fera le
plus de concessions et d’avantages pour obtenir l’appoint de ses votes:
c’est même le cas en Irlande.

«Dites-moi, croyez-vous qu’un gouvernement quelconque puisse comprimer
un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le
coeur même des races longtemps asservies et se développant fatalement,
avec les progrès de ce que l’on appelle la civilisation moderne? Que
faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant
leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l’ont essayé
Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd’hui. Il ne vous reste qu’à
transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe,
tout en protégeant les droits des minorités.

–«Mais, reprit l’Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes
minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»

Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et
appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que
l’Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille
roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans
votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale
est absolu, parce que c’est le centre commun de toutes les parties de
l’empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu’il représente les
partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous
mène à la désintégration de l’Autriche. Oui, je pousse l’audace jusqu’à
prétendre que Metternich n’était pas un âne bâté. Nos bons amis les
Italiens lui reprochent d’avoir dit que l’Italie n’est qu’une expression
géographique; mais de notre empire qu’il avait fait si puissant et, en
somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le
dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera
plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de _dissolving
views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:

Quivi sospiri, pianti ed alti guai
Risonavan per l’ær senza stelle:
Diverse lingue, orribile favelle,
Parole di solore, accenti d’ira,
Voci alte e fioche; e suon di man con elle?

Voilà le pandémonium qu’on nous prépare. Savez-vous jusqu’où l’on pousse
la fureur de l’émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la
tyrannie des Tchèques, qu’ils redoutent dans l’avenir, demandent la
séparation et l’autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les
Tchèques ne voudront qu’on morcelle le glorieux royaume de saint
Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races
sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne
pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une
institution?»

–«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui
importe, c’est la conformité des sentiments, non la communauté du
langage. Mais au début, la langue est l’instrument de la culture
intellectuelle. La devise de l’une de nos sociétés flamandes dit cela
énergiquement: _De taal is gansch het volk_. «La langue c’est tout le
peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais
sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est
impossible.»

Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités
des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente
mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le
tchèque serait la langue de l’enseignement. Au sein du conseil
provincial, le recteur de l’université de Vienne appuie la requête. Les
étudiants de l’université tchèque de Prague lui envoient une adresse de
gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le
comprend pas; en allemand? jamais; c’est la langue des oppresseurs! En
français, parce que c’est un idiome étranger, et partant, neutre.
L’attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation
parmi ses collègues, qu’il doit se démettre du rectorat.

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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