La Péninsule des Balkans-Chapitre II-première partie (Laveleye)

CHAPITRE II.VIENNE.–LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.

Aux approches de Vienne, le pays qu’on traverse devient ravissant. C’est
une série de petites vallées, où coulent de clairs ruisseaux, bordés de
vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de
chênes. On se croirait en Styrie où dans la Haute-Bavière. Bientôt
cependant apparaissent des résidences d’été, souvent en forme de
châlets, ensevelies sous des rosiers grimpants «gloire de Dijon» et des
clématites. Elles se rapprochent peu à peu, se groupent et, près des
gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf
Stockholm, n’a de plus charmants environs. La nature subalpestre
s’avance jusque près des faubourgs. Rien de plus délicieux que Baden,
Mödling, Brühl, Vöslau et tous ces lieux de villégiature au midi de
Vienne, sur la route du Sömering.

Arrivé à dix heures, je descends à l’hôtel Münsch, ancienne et bonne
maison, très préférable, selon moi, à ces gigantesques et somptueux
caravansérails du Ring, où l’on n’est qu’un numéro. On me remet une
lettre de mon collègue de l’Université de Vienne et de l’Institut de
droit international, le baron de Neumann: elle m’annonce que le
ministre Taaffe me recevra à onze heures et le ministre des affaires
étrangères, M. de Kálnoky, à trois heures.

Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu’on visite. Cela
ouvre des portes que l’on désire franchir et des archives que l’on a
besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par
erreur, on vous y logeait.

Je m’habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le
portier m’arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de
sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en
retard; et je pars en me disant qu’un ministre qui s’occupe en ce moment
de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les
Allemands, ne verra pas ce qu’a aussitôt aperçu l’oeil maternel de ce
bon portier.

Le ministère de l’intérieur est un sombre palais, situé Judenplatz, dans
une de ces rues étroites et obscures de l’ancien Vienne. Grands
appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur
XVIIIe siècle. C’est la demeure d’une famille à qui il faut de l’ordre
pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de
Paris, où le luxe s’étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon,
en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par
exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la
simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L’État ne
doit pas donner l’exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe
est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de
l’Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre
d’introduction qu’une de ses cousines m’avait donnée pour lui, appuyée
d’ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public
de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j’y
trouve l’explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur
moyen d’engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison?
N’est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l’entendent
leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se
divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne
chercheront qu’à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne
songent-ils pas à s’unir à l’Italie? Parce qu’ils se trouvent très
heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de
l’Autriche: _Viribus unitis_. L’union véritable naîtra de la
satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c’est de ne
sacrifier les droits de personne.

–«En effet, répliquai-je, faire sortir l’unité de la liberté et de
l’autonomie, c’est la rendre indestructible.

Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes.
Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un
plan de réformes qui avaient pour but d’accroître les attributions des
autonomies provinciales[6], et dans des articles que j’ai publiés ici
même en 1868-1869, j’ai essayé de montrer que c’est là la meilleure
solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février
1833. Il descend d’une famille irlandaise et il est pair d’Irlande avec
le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses
ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à
cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service
des ducs de Lorraine, et l’un d’eux s’est distingué au siège de Vienne
en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père
était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a
commencé sa carrière dans l’administration en Hongrie, sous le baron de
Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui
procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement
vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur
de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l’intérieur en 1867, il
signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel.
Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu’il
administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au
pouvoir, il reprend le portefeuille de l’intérieur, auquel s’ajoute la
présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec
plus de succès qu’en 1869. A Vienne, on s’étonne et on s’afflige de
toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on,
pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de
l’enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On
oublie qu’il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de
seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c’est la contradiction qui
existe entre la politique du gouvernement autrichien à l’intérieur et à
l’extérieur. A l’intérieur, on favorise manifestement le mouvement
slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le
rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant
les voies. A l’extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube,
on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au
risque d’augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l’influence
de la Russie. Cette contradiction s’explique ainsi: Le ministère commun
de l’empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie.
Ce ministère commun, que préside le chancelier, n’est composé que de
trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et
celui de la guerre; il a seul le droit de s’occuper de l’extérieur, et
les Hongrois y dominent.

[Note 6: J’en ai donné le résumé dans mon livre _La Prusse et
l’Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]

Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en
Bohême. Bailli de l’ordre de Malte, il a la Toison d’or, distinction
très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé
en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un
fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en
Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et
d’administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d’aimer trop
l’aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une
statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s’il amène l’Empereur
à s’y faire couronner.

A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des
affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en
pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands
salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or,
tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et
sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En
attendant que l’huissier m’annonce, je pense à Metternich; c’est ici
qu’il résidait; en 1812, c’est l’Autriche qui a décidé la chute de
Napoléon. C’est elle encore qui tient en ses mains les destinées de
l’Europe; suivant qu’elle se porte au nord, à l’est ou à l’ouest, la
balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de
l’Autriche est le ministre que je vais voir. Je m’attendais à me trouver
en présence d’un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis
agréablement surpris d’être reçu, de la manière la plus affable, par un
homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d’un costume de matin,
en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert,
l’expression cordiale et l’oeil pétillant d’esprit. Tous les Kálnoky en
ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute
simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi
que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient,
j’imagine, de ce que, s’exprimant également bien en six ou sept langues,
les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et
les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent
d’ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes
plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du
chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:

«C’est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En
Occident, on nous prête des intentions de conquête. C’est absurde. Il
nous serait difficile d’en faire qui contentassent les deux parties de
l’empire, et nous avons d’ailleurs le plus grand intérêt au maintien de
la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et
auxquelles, en votre qualité d’économiste, vous applaudirez. Ce sont
celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre
civilisation. Mais pour qu’elles se réalisent, il faut des chemins de
fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la
jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l’Orient à
l’Occident. Les ingénieurs sont à l’oeuvre, et les diplomates aussi.
Nous aboutirons bientôt, j’espère. Le jour où un Pulman-car vous
conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j’ose
croire que vous ne nous en voudrez pas. C’est pour vous, Occidentaux,
que nous travaillons.»

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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