La Péninsule des Balkans-Chapitre I (Laveleye)

CHAPITRE PREMIER

WURZBOURG SCHOPENHAUER–LUDWIG NOIRÉ

Je publie ces notes de voyage telles qu’elles ont été écrites, au jour
le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j’invoquerai
deux précédents: les _Notes sur l’Angleterre_, de Taine, qui sont un
chef-d’oeuvre, et les _Mémoires d’un touriste_, de Beyle, qui peignent,
d’une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après
1830. Je n’aurai certes ni la profondeur du premier, ni l’esprit du
second; mais je m’efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j’ai
vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font
mieux comprendre une situation que des appréciations générales.

Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la
péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les
quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de
possession collective de la Zadruga et des communautés de famille
(_Hauscommunionen_), qui m’avaient inspiré un enthousiasme archaïque et
poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m’ont sévèrement
reproché, mais qu’a partagé Stuart Mill et qu’a compris sir Henry Maine.
Je verrai d’abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,
sous la conduite de l’évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon
enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps
de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,
dont j’ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l’Autriche depuis
Sadowa_.

Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces
populations se transforment rapidement. Sous l’influence des chemins de
fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec
l’Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes
locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et
la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles
renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,
pour s’habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à
la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est
déjà bien changé, me dit-on.

Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi
devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent
de ce que je l’ai vu, quand j’ai parcouru ses bords, la première fois, à
pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_
venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects
de la nature qu’offrait le vieux fleuve, s’ouvrant de force un passage à
travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements
volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres
anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop
à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces
escaliers géants montent jusqu’au sommet des pics et des ravins, et
ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d’assaut Le burg bâti
sur un monceau de laves.

Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires
des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur
aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène
enivre encore les matelots, ce n’est plus avec les chants de sa harpe,
mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses
_Burgraves_ et Heine n’y écrirait plus son _Lied_.

Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,
Dass ich so traurig bin;
Ein Mârchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

En dessous des rochers transformés en vignobles, l’ingénieur des ponts
et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de
blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur
noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse
porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des
épis s’avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour
conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.
Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les
dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur
l’_embankment_ noir, d’énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à
quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un
chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à
vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à
trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de
plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à
hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée
continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des
navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent
les rives sont si admirablement entretenues, qu’on n’y voit pas trace
d’ornière, et elles sont bordées d’arbres fruitiers et de prismes de
basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais
le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits
obscures. Quand un chemin s’en détache à droite ou à gauche, les arbres
des deux côtés de l’entrée sont aussi peints en blanc, afin qu’on évite
d’accrocher. Nulle part, je n’ai vu un grand fleuve aussi parfaitement
endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que
réclame l’homme. Le libre Rhin d’Arminius et des burgraves est mieux
discipliné et «astiqué» qu’un grenadier du Brandebourg. L’économiste et
l’ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,
dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne
un hosanna en l’honneur de la nature cultivée, et n’a pas de mots assez
forts pour exprimer l’horreur que lui inspire la nature sauvage,
«brute», comme il l’appelle. Aujourd’hui, nous éprouvons un sentiment
tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,
dans la région des neiges éternelles et au centre des continents
inexplorés, des lieux que n’a pas transformés la main de l’homme et où
nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La
civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les
revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en
chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les
heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En
trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux
chênes des Balkans? L’industrie est en train de gâter et de salir notre
planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des
usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs
pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des
feuillages et l’azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des
rivières, des égouts d’où s’échappent les microbes du typhus. L’utile
détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu’à faire
pleurer. Ne vient-on pas d’établir une fabrique de locomotives sur la
ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et
de convertir les ruines d’une église du Ve siècle en cubilots et en
cheminées, dont l’opaque fumée, produite par l’infect charbon
bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les
marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme
on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de
coulées poisseuses?

Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en
revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les
rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se
cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou
gothiques se dessinent parmi les massifs d’arbres exotiques, dans les
situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de
Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel
Stolzenfels, le séjour favori de l’impératrice Augusta, n’est qu’un
pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de
toits et de terrasses superposées aura coûté plus d’un million. Est-il
sorti de la houille de la Roer ou de l’acier Bessemer? Il est planté
juste au-dessous de l’héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,
_Drache_, qui garde, dans l’antre du Nifelheim, le trésor des
Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l’impertinent défi que lui jette
la plutocratie moderne?

Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui
caractérise particulièrement l’administration prussienne. Les travaux
qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve
et d’en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui
marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis
systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux
publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir
deux qualités qui souvent s’excluent: l’esprit de suite et l’avidité, la
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres
détails. Ordinairement, l’esprit de suite, la tradition conduisent à la
routine, laquelle rejette les innovations.

Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard
les moyens les meilleurs pour l’atteindre, cela donne une grande force
et augmente beaucoup les chances de succès. J’ai déjà montré, ailleurs,
en parlant du régime parlementaire, que le manque d’esprit de suite est
une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette
lacune là où elle se fait sentir, sous peine d’infériorité.

Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en
même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements
pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d’eau, les
anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment
font le va-et-vient. Je remarque l’emploi, au chemin de fer, de
brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu’on voit
autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu
qu’ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui
circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_
(chaud).–Au haut de la tour de l’hôtel de ville de Berlin, se trouvent
rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les
jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer
sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de
celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l’anneau destiné à
la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi
assurées. L’ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des
qualités que l’étude fait acquérir.

Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre
des finances en Autriche, aujourd’hui adonné tout entier aux études
sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und
Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du
corps social), qui le font ranger dans l’extrême gauche du socialisme de
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la
Forêt Noire. Je m’en dédommage en m’arrêtant à Wurzbourg, pour
rencontrer Ludwig Noiré. C’est un philosophe et un philologue qui a
daigné s’occuper d’économie politique. La vue de l’impasse socialiste où
la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup
de philosophes à s’occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à
donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu’à
l’esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.

J’estime qu’il faut rattacher l’économie politique à la philosophie, à
la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m’élever par
moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux
quand un philosophe veut bien m’avancer un bout de corde, pour me
hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a
publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j’espère
pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_
(l’Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a
tool-making animal_ «L’homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré
rattache l’origine de l’outil aux origines de la raison et du langage.

Au début, si haut que l’on remonte, l’homme a dû agir sur la matière
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le
but de satisfaire le besoin, c’est le travail. Les hommes vivant en
famille et même en tribu, le travail s’est fait en commun. Celui qui
accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en
rapport avec la nature de l’effort. Ces sons, répétés et entendus par
tout le groupe, ont dû représenter l’acte dont ils étaient
l’accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l’activité en
vue du besoin, et le verbe, représentant l’action, a précédé tous les
autres mots parce qu’il caractérisait l’effet qui durait et donnait lieu
à l’intuition commune.

L’effort pour se procurer l’utile développe le raisonnement et bientôt
nécessite l’emploi de l’outil. Partout où l’on trouve trace de l’homme
préhistorique l’outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le
langage, le travail, l’outil, toutes ces manifestations de
l’intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en
même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la
_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop
exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de
l’onomatopée et de l’interjection et qu’elle était, somme toute, la
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l’avoir adoptée
complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.
Je ne puis que m’incliner devant cette appréciation.

Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il
veut former un comité pour élever une statue en l’honneur de l’Héraclite
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon
nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l’écrivain est
allemand, le philosophe appartient au monde entier.»

Je suis très flatté de la proposition; mais j’y fais deux objections.
D’abord, un humble économiste n’a pas le droit de s’inscrire en si docte
compagnie. En second lieu, disciple d’Huet, je suis un platonicien
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à
la façon de l’école cartésienne. Je suis persuadé qu’il faut, comme base
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd’hui très démodées,
paraît-il: l’idée de Dieu et celle de l’immortalité de l’âme. Celui qui
ne voit en tout que la matière ne peut s’élever à la notion de «ce qui
doit être», c’est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne
se conçoit que dans le plan d’un ordre divin, qui s’impose moralement à
l’homme. La science positive, telle qu’on la veut maintenant, «a pour
objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c’est
dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée
d’obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement
utilitaire pour croire que l’espoir de la vie future est indispensable
comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare
l’affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.

–«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l’absolue
nécessitation de la nature ou de l’omnipotence divine, y a-t-il place
pour la personnalité et pour la liberté humaine? C’est ce que personne,
ni chrétien, ni naturaliste, n’a pu nous dire. De là sont venus, d’une
part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de
Luther; de l’autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier
mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une
réponse satisfaisante, c’est Kant. Il a plongé dans l’abîme, et il en
est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la
coupe d’or, où désormais l’humanité peut boire le divin breuvage, la
vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce
problème, jamais notre reconnaissance n’égalera le service rendu par ce
prodigieux effort de l’esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme
avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en
servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la
société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c’est
qu’il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,
plus pénétrante.»

«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.
Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son
sujet des pages éloquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n’a
vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un
philosophe, il faut l’aimer, et l’aimer passionnément, jusqu’à la folie.
«La folie de la croix», mot admirable!»

Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit
personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme
naturaliste. L’intelligence nous donne le phénomène, non la chose:
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et
nous est le mieux, le plus intimement connu, c’est la volonté; c’est
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du
mystère du monde, dont on interdisait à jamais l’accès à la raison
humaine.»

La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du
christianisme; morale d’abnégation, de résignation, d’ascétisme. Il
nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté
égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la
paix de l’âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le
sensible, dans le variable, voilà ce qu’il recommande, et n’est-ce pas
là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu’il a été
aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,
renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent
au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus
affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans
l’abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses
grossières de cette terre, dans la croyance vivante en
l’indestructibilité de leur être, dans l’espérance des félicités
futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes
comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu’à la berge
et voir ce qui les emprisonne; mais l’au delà leur échappe. Pour l’homme
cet au delà, c’est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que
Kant. Sans doute, dit-il, nous n’apercevons le monde que par le dehors,
et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous
pouvons pénétrer jusqu’au fond des choses et saisir leur réalité
substantielle; c’est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme
volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».

«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et
l’incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand
mérite, c’est d’avoir défendu l’idéalisme contre toutes ces bêtes
féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva
oscura_, où il s’était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur
digne progéniture, l’égoïsme et la bestialité. Une physique sans
métaphysique est ce qu’il y a de plus plat, de plus faux et de plus
dangereux.»

«Et cependant, aujourd’hui, cette vérité, proclamée par tous les grands
esprits, fait rire. L’idée du devoir n’a de fondement que dans la
métaphysique. Rien dans la nature n’en parle, et la physique, ici,
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.
Le mieux armé détruit et dévore celui qui l’est moins. Où est le droit,
où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier
et qu’il n’a jamais prononcé: «Le droit, c’est la force», les
matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de
Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du
juriste sont diamétralement opposées à l’instinct et aux voix de la
nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de
la bête. Lisez l’éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des
Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les
baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l’écroulement de l’édifice
social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer
le matérialisme. C’est de la cervelle des savants, où il règne en
maître, qu’il faut le chasser. Car c’est de là qu’il rayonne et
qu’insensiblement il envahit tous les esprits. Il n’y a que la vraie
philosophie qui puisse sauver le monde.»

–Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais
comprise que par le très petit nombre. J’avoue bien humblement que je
n’ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n’ai lu que des fragments
en traduction.

–«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les
problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n’a mieux
justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon
et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n’exclut pas plus une forme
brillante qui la rende avec relief, qu’un cerveau de penseur, un beau
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on
croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du
maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l’hégélianisme. En
véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine
grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il
vantait l’élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose
étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le
monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.
Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de
l’Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,
s’imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté
se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l’on
s’étudiait à prendre des poses hégéliennes. L’hégélianisme était une
religion, et des plus intolérantes. Qui n’était pas hégélien devenait
suspect, même à l’État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse
à l’Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant
avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.–«Quelle
erreur! s’écrièrent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher
et _tutti quanti_. L’Absolu! mais je le connais intimement; j’assiste à
ses petits levers; il n’a pas de secrets pour moi. Les différentes
chaires devenaient le théâtre des révolutions de l’Absolu, qui remuaient
toute l’Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres
maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l’Absolu d’une façon
adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n’êtes qu’un mauvais chrétien
et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le
pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu’il alla se noyer. A
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme
dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n’entendez rien à
l’Absolu. D’un coup de l’Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans
le _Romancero_ de Heine. Après qu’ils avaient longuement et
hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît
avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu’ils exhalent une
mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_
d’Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui
aiment ce qui est clair, en quoi ils n’ont pas tort. Quand une chose
leur paraît inintelligible, ils disent: C’est de la métaphysique
allemande. Cousin s’est évertué à vous offrir toute cette matière
indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son
allemand et son français.

«Je parie que vous n’avez jamais compris que l’Être pur est égal au
Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de
l’empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet
de faire pour l’empereur un vêtement incomparable, si beau que rien
n’en peut donner l’idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il
annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens
d’esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne
l’apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,
ministres, viennent l’un après l’autre pour l’admirer. Magnifique!
s’écrient-ils à l’envi. Le jour du couronnement, l’empereur croit
revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.
Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir
autant d’esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n’a jamais
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais
l’empereur est tout nu. On reconnaît alors qu’en effet le vêtement
n’existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit
enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de
l’hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant
trente ans. La première édition de son chef-d’oeuvre passa chez
l’épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd’hui, est de
réparer tant d’injustice et de lui rendre l’honneur qui lui est dû.

Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli
de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l’homme est perverse de
nature.» N’est-ce pas là l’essence même du christianisme: _ingemuit
omnis creatura_? D’après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise
et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s’épurer
et s’élever au-dessus de l’état de nature, pour entrer dans l’état de
grâce dont parle l’Église, dans la sainteté. C’est là la
délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On
y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du
monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se
sperni_[4].

[Note 4: J’apprends que le comité pour élever une statue à
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes
formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d’Oxford; le brahmane Rajá
Rampál Sing; M. de Benigsen, l’ancien président du Reichstag allemand;
Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,
l’astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm
Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l’académie impériale de Russie;
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à
Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.
Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de
Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile
de Laveleye, de Liège.]

Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des
princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est
énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu’il était destiné à
orner la petite capitale d’un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,
il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi
grand. L’escalier n’a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le
précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa
longueur. Montant d’une volée, ses marches et ses paliers largement
étalés, il est d’une magnificence impériale. Toute une foule de prélats
en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s’y
étageraient à l’aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre
découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous
d’apparat; rien pour l’usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été
décorés et meublés du temps de l’empire français. Que ces peintures des
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou
avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements
achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée
triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n’ai rien vu
dans toute l’Europe d’aussi parfait et d’aussi bien conservé. Les
étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en
vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La
soie brochée des meubles est assortie. C’est d’un effet magique. Dans
une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la
clémence d’Alexandre, d’après Lebrun. Une autre encore est toute en
glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des
guirlandes de fleurs, peintes à l’huile, tempèrent l’éclat de leurs
reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et
or sont de vraies merveilles d’invention et de goût.

L’art du forgeron n’a jamais produit rien de plus admirable que les
immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un
type complet de l’époque.

Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la
suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle
n’a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des
changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la
Régence architectes et fabricants de meubles et d’étoffes de mobilier
peuvent trouver ici!

Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains
d’un État minuscule trouvaient-ils l’argent pour créer des splendeurs
qu’eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur
d’économie politique à l’université de Würzbourg, me répond: Ces princes
ecclésiastiques n’avaient presque pas de troupes à entretenir.
Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui
peuplent nos casernes, et l’Allemagne pourra se couvrir de palais comme
celui-ci.–Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui
n’avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,
faites pour un Darius ou un Héliogabale, l’argent prélevé sur le
nécessaire du pauvre? N’avaient-ils donc pas lu l’Évangile, condamnant
Dives, et les commentaires des pères de l’Église, brûlants comme un fer
rouge? La doctrine chrétienne de l’humilité et de la charité jusqu’à la
pauvreté volontaire n’était-elle donc comprise que dans les couvents?
Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui
jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de
mal aujourd’hui.

Au dix-huitième siècle, l’intérieur de la plupart des églises de
Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les
élégances d’un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont
qu’astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de
fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein
relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de
dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C’est une profusion
de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des
types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des
magnificences de Versailles qui portait l’Allemagne à habiller ses
monuments et ses demeures à la française, même après que l’astre était
couché?

De mes fenêtres, qui s’ouvrent sur la place de la Résidence, je vois
passer un bataillon qui se rend à l’exercice. Les gardes, à Berlin, ne
marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s’emboîtent
exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus
par un même fil. Les fusils, sur l’épaule, sont tenus de la même façon,
de sorte que le reflet des canons forme un cordon d’acier étincelant,
parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le
tout se meut d’une seule pièce, comme sur un rail. C’est la perfection.
Que d’efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!
Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les
Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des
buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet
à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l’on
s’attaque aujourd’hui en ordre dispersé? Je n’ose décider, mais ce qui
est certain, c’est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,
le soldat s’habitue à l’ordre et à l’obéissance, deux qualités
essentielles, surtout en temps de démocratie. C’est quand la main de fer
de l’État despotique fait place à l’autorité des lois et des magistrats
que les hommes doivent apprendre à obéir. L’école et le service
militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des
républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l’homme libre doit
se plier spontanément à ce qu’exige le maintien de l’ordre. Sinon, on
marche à l’anarchie, d’où renaît forcément le despotisme, car l’anarchie
est intolérable.

Le soir, le son des fanfares éclate: c’est la retraite pour les troupes
de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s’en
va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!
ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un
jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés
aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne
dévorent plus ceux qu’ils tuent.

Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et
recommandent l’arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.
J’admets que quand la sécurité ou l’existence d’un pays sont en jeu, il
ne peut s’en remettre aux décisions d’un arbitre, quoique ses décisions
seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais
il est des cas que j’appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que
j’ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n’ont
d’autre importance que celle qu’y mettent l’amour-propre, l’entêtement,
et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l’arbitrage pourrait
éloigner plus d’un conflit.

[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine
Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l’accusent
d’avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n’en trouvent pas; mais
ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d’abord à une vergue avec
un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent
une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,
Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais
l’Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l’Espagne. Tout
paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols
aux navires anglais font réapparaître l’oreille de Jenkins. Il l’avait
conservée dans de l’ouate. Les matelots circulent dans Londres avec
cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.
Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple
veulent la guerre à l’Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3
novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde
entier, sur terre et sur mer. L’oreille de Jenkins est vengée. Si le
peuple anglais avait eu l’esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille
serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]

Mais si l’homme est toujours méchant pour l’homme, il est devenu plus
doux pour les animaux. On s’efforce d’interdire de les faire souffrir
inutilement. J’en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la
citadelle, d’où l’on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je
traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et
les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j’aperçois une
guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:
_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y
est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui
ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi
de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus
efficace que de les mettre à l’amende.

Würzbourg n’est pas une ville d’industrie; on ne m’indique aucune raison
pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et
cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers
avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges
rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît
cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux
en tout pays: l’accroissement du nombre des familles aisées et leur
enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées
de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,
l’intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l’ordre
établi aura plus de défenseurs que d’assaillants. Ces innombrables
maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent
partout, avec les objets d’ameublement de toute sorte qui s’y
accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de
l’emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la
main-d’oeuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n’ayant guère
diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s’est accru.

Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux
bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m’a fait
récemment l’honneur de m’envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,
je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre
pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et
isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la
physiologie. Ce que l’on a dépensé pour ces instituts dans les
universités allemandes est inouï. Récemment, l’éminent professeur de
chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l’on a édifié
pour sa branche d’enseignement.

Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute
l’université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie
industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du
professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la
province. Le gouverneur, l’évêque, le général lui-même n’ont rien de
pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute
la ville. L’Institut de chimie a coûté plus d’un million. On pense avec
raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire
doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les
auditoires. C’est ainsi seulement qu’il peut suivre des analyses
exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.
L’anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.
Plusieurs professeurs de sciences naturelles m’ont dit qu’il y avait
excès. Ils sont écrasés par l’étendue et les complications de leurs
installations, surtout par les soins et les responsabilités qu’elles
entraînent. N’importe, s’il y a exagération, c’est du bon côté. Le mot
de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science
appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de
la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?
Encouragez les savants.

Je m’arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je
ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la
chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute
hérissée à l’intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,
transperçait le supplicié et, en s’ouvrant de nouveau, laissait tomber
le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les
ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la
cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire
Bædeker.

Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument
moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne
romaine d’Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a
de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de
statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la
seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième
les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de
l’Observatoire. Les appareils sont énormes–un mètre et demi au
moins–afin qu’on puisse en apercevoir facilement les indications. J’ai
trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d’Allemagne
et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de
l’embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche
partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est
minime: mille francs, si l’on se contente du nécessaire; deux à trois
mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en
l’instruisant. C’est une leçon de physique de tous les jours et pour
tous. L’ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par
une leçon de l’école primaire, l’usage de ces instruments, qui sont très
utiles pour l’agriculture et pour les précautions hygiéniques.

Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l’express de
Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la
ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.
C’est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin
ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf
de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte
cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le
magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000
florins d’or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à
Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l’électorat
en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les
frais d’un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche
inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se
moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce
petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu’un qui ceindrait la
couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui
de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits
riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui
gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu’aux
citoyens.

Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,
me voici en Autriche; je m’en aperçois au délicieux café à la crème qui
m’est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très
blonde, bras nus, avec une robe d’indienne rose clair. Il vaut presque
celui qu’on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du
haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu’en dise la valse si
connue: _Die blaue Donau_, il n’est pas bleu, mais d’un vert jaunâtre,
comme le Rhin. Mais qu’il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas
d’industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n’en ai vu qu’un seul,
remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent
sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent
leurs branches dans l’eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air
rustique et presque montagnard. Peu d’activité, peu de commerce. Le
paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle
matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!
qu’il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,
où paissent les vaches! mais de l’autre côté du fleuve, où le chemin de
fer ne passe point.

De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le
Rhin coule vers la Hollande et l’Angleterre, deux marchés depuis trois
cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur
apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,
qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le
bétail vivant, sont transportés vers l’Occident, par chemin de fer,
jusqu’à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le
Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force
illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la
terre: le charbon, ce pain indispensable de l’industrie moderne. Enfin,
le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et
dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie
du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.

J’achète à la gare d’Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui
est, à mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande
le mieux composé et le plus agréable à lire. La _Kölnische Zeitung_ est
parfaitement informée, et l’_Allgemeine Zeitung_ est toute une
encyclopédie; mais c’est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par
exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou
quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d’une immense feuille
compacte. J’aime autant lire trois fois le _Times_ qu’une fois la
_Kölnische_, malgré tout le respect qu’elle m’inspire.

J’ai à peine ouvert la _Freie Presse_ que me voilà plongé dans la lutte
des nationalités, comme je l’avais été seize ans auparavant. Seulement,
elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de
Deak a créé un _modus vivendi_ qui continue à s’imposer. C’est entre
Tchèques et Allemands, d’un côté, entre Magyars et Croates, de l’autre,
que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a
décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections
vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de
concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers
des voix au sein de la Diète. La _Freie Presse_ en gémit profondément.
Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au
moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre
saisies par mois, quoiqu’elle soit l’organe de la bourgeoisie
autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des _Débats_
et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements
de non-lieu… après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à
l’éditeur, qui n’a plus qu’à les jeter dans la cuve. Ces
confiscations–en réalité, c’est cela,–opérées par mesure
administrative et sans droit, puisqu’il y a acquittement, rappellent les
mauvais temps de l’empire français. Appliquées à un journal qui défend
les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami
Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme
en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de
prison. C’est l’influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies;
preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec
qui je voyage m’affirment cependant qu’ils sont moins âpres qu’il y a
quinze ans. Alors, leur dis-je, j’ai parcouru tout l’empire sans
rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate,
Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate;
Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était
tout. Aujourd’hui, reprennent mes interlocuteurs, il n’en est plus de
même. Vous trouverez d’excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont
encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.

Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette
question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me
pénétrera; je vivrai en elle. C’est la principale préoccupation des pays
que je visiterai, des hommes avec qui je m’entretiendrai. En réalité,
c’est le «facteur» qui décidera de l’avenir des populations du Danube et
de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre
toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment».
La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour
laquelle ils vivent et meurent, s’il le faut. Ce culte de la Patrie est
une religion qui survit même en ceux qui n’en ont plus d’autre. La
France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d’abord, puis
apothéosée, s’est tellement emparée des âmes, qu’elle a refoulé et
presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié
Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand
du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez
l’Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la
grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n’a jamais bien
saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,
la carte de l’Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands
«réalistes», Cavour et Bismarck, s’en sont rendu compte et ils en ont
tiré ce que l’on sait.

Un soir que Jules Simon m’avait conduit chez M. Thiers, rue
Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu’était, en Belgique, le mouvement
flamand. Je m’efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et
arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car
l’union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici
s’applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes
soeurs qui font la volonté de mon père». Les nationalités d’élection,
qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races,
reposent, comme en Suisse, sur l’identité des souvenirs historiques, de
la civilisation et des libertés, sont d’un ordre supérieur. Elles sont
l’image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les
peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste
comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître
les faits actuels et les nécessités transitoires.

Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du
développement de la démocratie, de la presse et de la culture
littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans
s’inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des
assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?
Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne
pouvez le faire qu’en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un
idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son
vote; il faut au moins qu’il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu,
parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont
acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est
entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la
côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays
avec le fils de l’éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant
chercher jusqu’au fond de l’Asie les origines de la langue finnoise, je
trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes
villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont
bilingues. L’enseignement primaire se donne presque partout en finnois.
A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l’université même,
certains cours se font en finnois. Il y a jusqu’à un théâtre national où
j’ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a
complètement remplacé l’allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur
tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et
menace d’expulser l’allemand. A l’ouverture de la Diète, le gouverneur
prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à
côté de l’université allemande, on a créé récemment une université
tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national.
L’archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu’Allemand de
race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la
Bohême, où l’allemand domine.

Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui
deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont
entremêlées. Parler l’idiome d’un petit groupe est un désavantage, car
c’est une cause d’isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu’il n’y eût
en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais
en attendant que se réalise ce comble de l’unité, tout peuple affranchi
et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera
de s’unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu’il
n’ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d’élection, de
convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de
l’emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation
d’États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment
l’Autriche et la péninsule des Balkans.

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

6 Réponses to “La Péninsule des Balkans-Chapitre I (Laveleye)”

  1. Islam Says:

    :shock: tout ça à lire !!!!! la version courte existe ou pas ????

  2. Islam Says:

    remarque, c’est intéressant, je viens de lire le début, mais c’est trop long, ça effraye presque, on est en vacances après tout !!! coupez ce récit en parties plus courtes … sinon il faut être très courageux pour se lancer dans la lecture …

  3. Islam Says:

    Je crois que même Letel y renoncera rien qu’en faisant défiler la page ….

  4. Simon Aubert Says:

    Je ne poste que chapitre après chapitre pourtant… mais sans doute vais-je les scindre en deux ou trois à l’avenir puisque vous me le suggérez.

  5. Islam Says:

    Merci, c’est intéressant mais si on adore les articles de Sitt, ce n’est pas pour rien, il sait nous ménager :lol:

  6. Simon Aubert Says:

    *scinder

    au temps pour moi.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :