La Péninsule des Balkans-Introduction (Laveleye)

By Simon Aubert

INTRODUCTIONSITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE

Depuis que mon livre sur la péninsule des Balkans a paru, l’attention du
monde entier s’est fixée sur cette région, avec une anxiété croissante.
On craignait qu’il ne s’y produisît entre la Russie et l’Autriche un
choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l’Europe
et de l’Asie septentrionale, depuis l’Etna jusqu’au cap Nord et depuis
l’Atlantique jusqu’aux rivages lointains de l’océan Pacifique et aux
bouches de l’Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette
partie si écartée de notre continent, peut-il à ce point menacer la
paix, que tous les peuples et même, semble-t-il, tous les souverains
désirent également maintenir? C’est que nous touchons à un moment de
l’histoire où vont se décider les destinées de l’Orient et, par suite,
celles de l’Europe tout entière.

La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d’immenses sacrifices en
hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle
comptait faire l’avant-garde de sa marche en avant vers la Méditerranée,
échappe complètement à son influence et devienne l’allié de sa rivale
l’Autriche-Hongrie? L’instant est décisif. Deux éventualités se
présentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l’influence
russe, et malgré la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie
se forme une fédération balkanique, que la Roumanie défend dans le camp
retranché créé en ce moment à Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la
vassale et le poste avancé de l’empire moscovite. Dans le premier cas,
Constantinople et les rives de la mer Égée échappent définitivement à la
Russie et ce n’est plus que dans les plaines illimitées de l’Asie
qu’elle peut s’étendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifiée et un
jour agrandie entraîne la Serbie, prend à revers la Bosnie et, de
Philippopoli, domine le Bosphore; l’occupation de Constantinople par une
armée bulgaro-russe est tôt ou tard inévitable. Deux fois déjà, les
armées russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d’Or, et
pourtant leur base d’opération était alors l’Ukraine et elles devaient
s’avancer, d’étape en étape, en franchissant la Moldavie, le Danube et
les Balkans. Partant de la Roumélie, elles arriveraient en quelques
jours à la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps
pour que la Péninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devînt,
comme la Finlande, une dépendance du grand empire du Nord. La Grèce
pourrait-elle alors conserver son indépendance? Et quel serait le sort
réservé à l’Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus
nombreuses que toutes les autres réunies, résisteraient difficilement à
l’attraction presque irrésistible qu’exerce aujourd’hui le principe des
nationalités?

Quand on réfléchit aux termes du problème, on comprend qu’il doit
exister un antagonisme irréconciliable entre la Russie et
l’Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intérêts vitaux sont en
jeu. Pour la Russie, il s’agit de son expansion vers le Midi et pour
l’Autriche-Hongrie de son existence même. Il faudra des deux côtés
beaucoup de modération, de prudence et d’égards réciproques, si l’on
veut éviter la lutte.

La cause des complications actuelles se trouve dans le traité de Berlin,
qui a coupé la Bulgarie en trois tronçons, malgré les voeux de ses
habitants et au mépris des convenances géographiques et ethniques du
pays. Toutes les occasions d’agitation et de conflit auraient été
prévenues si, par un manque impardonnable de prévoyance, l’Angleterre et
l’Autriche n’avaient pas forcé l’Europe à déchirer le traité si sage de
San-Stéfano obtenu par les victoires de la Russie.

Résumons les événements qui ont amené la situation actuelle et
l’attitude qu’y ont prise les différentes puissances.

Quand je visitai la Bulgarie et la Roumélie, on songeait déjà à réunir
ces deux fragments de la commune patrie; seulement les uns, les
libéraux, voulaient attendre, tandis que les autres, les radicaux,
entendaient précipiter le mouvement.

Dans tout le cours de l’armée 1884, il y eut en Roumélie des meetings
très nombreux et très enthousiastes en faveur de l’Union. Les Russes,
les russophiles et même les consuls de Russie y prenaient part ou les
encourageaient ouvertement.

En même temps s’étaient formés, dans les principales villes des deux
Bulgaries, des comités macédoniens ayant pour but de secourir les
réfugiés de la Macédoine et de réclamer les réformes promises à ce
malheureux pays par le traité de Berlin. Dans l’été de 1885, les chefs
de ces comités, entre autres MM. Zacharie Stoyanoff et D. Rizoff, se
décidèrent à lancer le mouvement en Macédoine; mais ayant appris qu’ils
ne seraient pas soutenus par la Russie, ils crurent devoir utiliser les
forces dont ils disposaient pour faire la révolution en Roumélie. Ils
trouvèrent un appui dévoué chez deux officiers très patriotes et très
influents, le capitaine Panitza et le major Nikolaieff, son beau-frère.
Ils sondèrent le consulat de Russie et les chefs militaires, et ne
rencontrèrent nulle opposition.

On se rappelle comment le gouverneur Christovitch fut enlevé et la
révolution faite en une seule nuit (19 septembre 1885), sans nulle
violence et sans résistance. Ce n’était que l’accomplissement du voeu de
la population tout entière. Le dénouement était prévu et croyait pouvoir
compter sur l’approbation sans réserve de la Russie.

Le prince Alexandre n’avait pu être instruit d’avance de ce coup de
main[1], puisque tout avait été improvisé, et il avait pu, en toute
sincérité, garantir à M. de Giers, qu’il avait rencontré en Allemagne,
le maintien de l’ordre établi. Mais trouvant, à sa rentrée dans le pays,
la révolution faite, il avait dû l’accepter, et dans une proclamation
datée de Tirnova, le 19 septembre, il reconnut l’union, en prenant le
titre de prince de la Bulgarie du Nord et du Sud.

[Note 1: D'après un renseignement sûr, il aurait été instruit de ce
qui se préparait sept jours à l'avance, mais il n'avait aucun moyen
d'empêcher le mouvement en Roumélie.]

Aussitôt se révéla l’opposition entre l’Angleterre et la Russie. Faisant
toutes deux complètement volte-face, la première approuva l’union,
qu’elle avait tant combattue à Berlin, et la seconde l’attaqua, alors
qu’elle avait failli risquer la guerre pour la maintenir cinq ans
auparavant.

Dans une note collective en date du 13 octobre, les puissances déclarent
«qu’elles condamnent cette violation du traité et qu’elles comptent que
le sultan fera tout ce qu’il pourra, sans abandonner ses droits de
souveraineté, pour ne pas faire usage de la force dont il dispose». Dans
la conférence des ambassadeurs, qui se réunit le 5 novembre à
Constantinople, la Russie se montra complètement hostile à l’union des
deux Bulgaries. Contrairement aux intentions des autres puissances, elle
alla même jusqu’à pousser la Porte à s’y opposer par les armes.

L’Angleterre était représentée alors en Turquie par un diplomate
éminent, plein d’esprit et de ressources et connaissant à fond les
hommes et les choses de l’Orient, sir William White. Il parvint à
empêcher toute résolution décisive au sein de la conférence, et, en même
temps, il ménagea une entente directe entre le prince Alexandre et la
Porte, qui n’avait nulle envie d’intervenir en Roumélie.

L’Autriche et l’Allemagne avaient accepté, dès le début, l’union des
deux Bulgaries comme un fait accompli. Le 22 septembre, le comte Kálnoky
disait à l’ambassadeur anglais à Vienne: «La reconnaissance par le
prince Alexandre de la souveraineté du sultan est importante, parce
qu’elle facilite la conduite à suivre par la Porte, si elle est disposée
à reconnaître le changement qui s’est effectué. Ce n’est pas l’union des
deux provinces que chacun attendait tôt ou tard, mais la façon dont elle
s’est faite qui a soulevé des objections.» (_Blue Book_ anglais, Turkey,
I, n°. 53.)

Le prince de Bismarck arrêta net toute velléité d’intervention militaire
turque qui aurait pu se produire. «Je viens de voir M. Thielman, le
chargé d’affaires allemand, écrit sir William White le 25 septembre, et
il m’informe qu’il a reçu du prince de Bismarck des instructions à
l’effet de dissuader les Turcs de passer la frontière. Depuis le début,
le sultan est disposé à s’abstenir». (_Blue Book_, I, n° 50.)

Lorsque plus tard un accord intervint entre la Porte et le prince
Alexandre, l’Autriche et l’Allemagne n’y firent d’objection que parce
qu’on n’avait pas assez tenu compte des voeux des populations. Le comte
Kálnoky dit à l’ambassadeur anglais à Vienne «que cet accord pourrait
être notifié avec avantage dans le sens d’une extension plutôt que d’une
restriction, afin d’amener un règlement final satisfaisant, et il citait
la clause nommant le prince Alexandre gouverneur général de la Roumélie
pour cinq ans, alors qu’il aurait fallu le nommer à vie. Il exprima
l’opinion que l’arrangement devait être de nature à satisfaire les
populations de la Bulgarie et de la Roumélie, aussi bien que le prince,
afin d’éviter une nouvelle agitation.» (_Blue Book_, II, n° 133.)

Tandis que l’Autriche et l’Angleterre, entièrement d’accord, et même
l’Allemagne et l’Italie, acceptaient comme inévitable l’union des deux
Bulgaries et que la Porte s’y résignait, la Russie la combattit avec
acharnement, contrairement aux sentiments de la nation russe, car nous
voyons dans le _Blue Book_ anglais (_B. B._, I, n° 161) que les
officiers russes à Philippopoli applaudirent à la révolution du 18
septembre, jusqu’au moment où des instructions en sens contraire leur
arrivèrent.

Dans ses conversations avec le ministre anglais à Saint-Pétersbourg, M.
de Giers soutenait, en contradiction avec les faits connus de tous, «que
l’union n’était nullement réclamée par le sentiment national et que la
décision des Bulgares de mourir pour la patrie et leur enthousiasme
patriotique étaient des inventions de la presse.» (_B. B._, I, n°402.)
Il insistait sans cesse sur le respect absolu du traité de Berlin et sur
le rétablissement du _status quo ante_ (_B. B._, n° 411 et 495.) «En
résumé, dit sir R. Morier, le gouvernement russe est décidé à s’opposer
à la réunion des deux provinces, sous n’importe quelle forme.» (_B. B._,
I, n° 529.)

Dans la séance de la conférence du 25 novembre, l’ambassadeur de Russie,
M. de Nélidoff, demanda que la base de toutes les délibérations fût «le
rétablissement de l’ordre, en conformité avec les stipulations du traité
de Berlin», ce qui impliquait un veto absolu à l’union des deux
Bulgaries.

Quelques jours plus tard, le consul de Russie à Philippopoli menaça les
notables rouméliotes de l’intervention des troupes turques, s’ils
n’acquiesçaient pas immédiatement aux demandes de la Porte. Les notables
répondirent fièrement qu’ils repousseraient les Turcs et qu’ils avaient
sur la frontière une armée de 70,000 hommes prête à combattre quiconque
passerait leur frontière. (_B. B._, II, n° 57.)

Pourquoi la Russie persista-t-elle à défendre seule le traité de Berlin,
qu’elle avait tant maudit, et à combattre la réalisation du but
principal de son traité de San-Stéfano?

Les journaux russes ont prétendu que l’empereur Alexandre a pris cette
attitude pour prouver à tous qu’il n’avait ni encouragé ni approuvé la
révolution rouméliote, mais chacun savait que le mouvement avait été
improvisé sur place et à l’insu de toutes les chancelleries. Le 20
septembre, le comte Kálnoky dit à l’ambassadeur anglais à Vienne: «Ce
mouvement a été préparé en Bulgarie, mais sans la connivence et sans la
connaissance du czar ou du gouvernement russe, qui ont été aussi
surpris que nous.» (_B. B._, I, n° 9.)

Le 10 octobre, M. Tisza, répondant dans le Parlement hongrois à une
interpellation du député Szilagyi, s’exprima ainsi: «Nous savions qu’il
existait en Bulgarie une aspiration vers l’union des deux provinces.
Cette aspiration était bien connue de tous ceux qui suivaient les
événements dans ce pays. L’an dernier, quand ce mouvement s’accentua,
plusieurs des grandes puissances intervinrent pour maintenir le _statu
quo_, mais ni nous, ni aucun autre gouvernement ne prévoyait ce qui
devait arriver le 18 septembre, à la suite d’une conspiration et d’une
révolution.»

La Russie elle-même savait que le prince Alexandre n’y était pour rien.
Car le 21 novembre M. de Giers dit au ministre anglais à
Saint-Pétersbourg «que la révolution n’avait pu être ni préparée ni
exécutée par le prince de Bulgarie, parce qu’il n’avait pas les
capacités nécessaires pour conduire une entreprise de cette importance».
(_B. B._, I, n° 74.)

Les Russes accusent le prince de Battenberg de s’être montré ingrat
envers la Russie et d’avoir adopté à son égard une politique hostile. Il
n’en est rien: le prince n’avait aucun intérêt à se brouiller avec le
czar, mais il n’avait pu se résoudre à être le très humble serviteur des
deux proconsuls russes, les généraux Kaulbars et Soboleff, qui
entendaient lui imposer leur volonté de la façon la plus impérieuse et
la plus insolente. Les officiers et les fonctionnaires russes avaient
provoqué une grande irritation d’abord, parce qu’ils ne cachaient par
leur dédain pour la manière de vivre simple et rustique de leurs
protégés, et ensuite parce que leurs dépenses extravagantes offensaient
les sentiments d’économie des Bulgares, qui savaient que cet argent si
follement gaspillé était le leur.

Le véritable motif de l’opposition du czar à l’union des deux Bulgaries
semble être celui-ci. La Russie, en affranchissant la Bulgarie au prix
d’une guerre très coûteuse et très meurtrière, avait espéré que cette
province, bientôt russifiée, serait restée entièrement sous sa
dépendance, comme la Bosnie sous celle de l’Autriche. Les troupes
bulgares, exercées et commandées par des officiers russes, devaient
former un ou deux corps de sa propre armée. L’assimilation semblait
d’autant plus facile, que la langue bulgare est de tous les dialectes
slaves celui qui se rapproche le plus du russe, et que le clergé et les
paysans–lesquels constituent presque toute la population–étaient
entièrement dévoués «au Czar libérateur».

Mais la Russie se montra très malhabile. Elle traitait les Bulgares et
leur prince en moudjiks. Elle provoqua ainsi une résistance qui alla
grandissant et qui devait fortifier la révolution du 18 septembre, faite
par le parti démocratique. Elle craignait que la Bulgarie, unifiée sans
son appui et à son insu, ne devînt un État renfermant tous les éléments
d’un développement libre et autonome, qui, comme la Roumanie, entendrait
défendre son indépendance et ne voudrait à aucun prix devenir la vassale
du despotisme moscovite. Elle se persuada que son intérêt lui commandait
de s’opposer, par tous les moyens, à l’unification de la nationalité
bulgare; ne comprenant pas qu’elle luttait contre un mouvement
irrésistible et qu’elle sacrifiait ainsi parmi ses frères du Sud sa
popularité si chèrement acquise.

La Serbie, voyant la Bulgarie menacée par la Porte et abandonnée par la
Russie, crut le moment opportun pour lui enlever quelques districts du
côté de Trn et de Widdin, en invoquant le respect du traité de Berlin et
l’équilibre des forces dans la Péninsule. On se rappelle cette courte
campagne, où l’armée bulgare et le prince Alexandre déployèrent des
qualités militaires qui surprirent toute l’Europe. A Slivnitza, le corps
d’invasion serbe, deux fois plus nombreux que les milices bulgares, est
repoussé le 15 novembre après deux jours de combats acharnés.

Du 20 au 28 novembre, le prince Alexandre conduit ses troupes
victorieuses à travers le col du Dragoman à Pirot, qui est pris
d’assaut, et il marchait sur Nisch, quand le ministre d’Autriche
l’arrêta, en le menaçant de faire avancer un corps autrichien. Le 2
décembre est conclu un armistice qui est converti en un traité de paix
signé à Bucharest le 3 mars par M. Mijatovitch au nom de la Serbie, par
M. Guechoff au nom de la Bulgarie, et par Madgid-Pacha au nom de la
Turquie.

Le prince de Battenberg fit ce qu’il put pour se réconcilier avec le
czar. Il alla jusqu’à attribuer le mérite de ses victoires aux
instructeurs russes qui avaient formé son armée. Tout fut inutile: rien
ne put apaiser les rancunes de l’empereur Alexandre. Le prince alors se
retourna vers la Porte, et un accord se fit. Il fut reconnu gouverneur
général de la Roumélie, avec l’approbation de la conférence des
ambassadeurs.

Aux élections pour l’Assemblée générale des deux Bulgaries, l’opposition
n’obtint que dix nominations sur quatre-vingt-neuf, malgré les intrigues
russes.

La proclamation de l’unité bulgare, qui eut lieu le 17 juin 1886, fut
saluée avec un enthousiasme patriotique et dans la Sobranié et dans tout
le pays. Les trente membres turcs du Parlement votèrent tous pour la
réunion, et dans la guerre contre la Serbie, les soldats musulmans
furent les premiers à se rendre à la frontière pour défendre la commune
patrie; ce qui prouve que les Turcs n’avaient nullement à se plaindre du
gouvernement bulgare et qu’ils ne regrettaient pas l’administration
ottomane.

On n’a pas oublié les événements qui suivirent: le prince arrêté, la
nuit du 21 août, dans son palais à Sophia par une bande d’officiers
mécontents que soudoyait l’or russe, ainsi qu’osa le dire hautement lord
Salisbury à un banquet du lord-maire (9 novembre 1886), en présence de
l’ambassadeur de Russie; le prince rappelé par l’armée et par le peuple,
reçu en triomphe dans sa capitale, et essayant de fléchir le czar, à
force de condescendance et d’humilité, puis désespérant de pouvoir
résister à l’hostilité implacable de la Russie et quittant le pays; la
régence nationale maintenant l’ordre, malgré les tentatives
d’insurrection tentées de différents côtés, grâce aux intrigues et à
l’argent de la Russie, qui ne rougit pas de prendre sous sa protection
des traîtres pires que les nihilistes, puisqu’ils avaient trahi leur
pays et fait prisonnier leur souverain légitime; la tournée du général
Kaulbars, où l’odieux se mêle au ridicule; ce représentant d’une
puissance étrangère haranguant la foule, échangeant des injures avec les
assistants dans les meetings, poussant les officiers à la révolte, et
enfin obligé de s’en retourner, après avoir constaté son impuissance;
plus tard, le prince de Saxe-Cobourg élu malgré les protestations
menaçantes de la Russie et l’opposition de commande de la Porte, et le
nouveau régime sanctionné par le vote presque unanime de l’Assemblée
nationale.

A plusieurs reprises, on avait cru qu’un conflit était inévitable. Le
général Kaulbars avait annoncé que si les Bulgares ne se soumettaient
pas à ses volontés, les Cosaques viendraient les mettre à la raison. Des
canonnières russes croisaient devant Bourgas et Varna, et des troupes
russes se massaient sur les bords de la mer Noire. Mais le comte Kálnoky
à Vienne et le ministre Tisza à Pesth firent entendre, au sein de leur
Parlement, un langage si net et si tranchant qu’on dut croire qu’il ne
serait pas désavoué par l’Allemagne.

Au mois d’octobre 1886, M. Tisza s’exprima ainsi: «Lorsque j’ai eu pour
la première fois, en 1868, l’occasion de me prononcer sur la question
d’Orient, j’ai déclaré que s’il se produisait des changements dans cette
région, nos intérêts exigeaient que les populations qui habitent ces
pays devinssent des États indépendants. Je pense, comme notre ministre
des affaires étrangères, que cette solution est encore aujourd’hui celle
qui répond le mieux aux intérêts de notre monarchie et que celle-ci,
repoussant toute idée d’agrandissement ou de conquête, doit employer
tous ses efforts et toute son influence à favoriser le développement de
ces États et à empêcher l’établissement, non admis par les traités, du
protectorat ou de l’influence prépondérante d’une puissance étrangère
dans la presqu’île des Balkans… Le gouvernement s’en tient à l’opinion
déjà plusieurs fois exprimée par lui que, d’après les traités existants,
aucune puissance n’est autorisée à prendre dans la péninsule des Balkans
l’initiative d’une action armée isolée, non plus qu’à placer cette
région sous son protectorat, et qu’en général toute modification dans la
situation politique ou dans les conditions d’équilibre dans les pays
balkaniques ne peut avoir lieu qu’en vertu d’un accord des puissances
signataires du traité de Berlin.»

Le 13 novembre, au sein de la commission des affaires étrangères de la
Délégation hongroise siégeant à Pesth, le comte Kálnoky parla d’une
façon non moins nette, faisant de plus allusion aux alliances sur
lesquelles il croyait pouvoir compter: «Tant que le traité de Berlin est
en vigueur, dit-il, les intérêts de l’Autriche-Hongrie seront en
sécurité, et si nous étions forcés d’intervenir pour faire respecter ce
traité, nous pourrions compter sur la sympathie et sur le concours de
toutes les puissances qui sont décidées à maintenir les traités
européens. L’an dernier, j’ai dit que l’union de la Bulgarie et de la
Roumélie n’était pas contraire à nos intérêts et que c’était la Turquie
qui avait négligé de restaurer en Roumélie l’autorité qui lui était
garantie par le traité de Berlin. Si cependant la Russie avait pris
prétexte de cette union pour envoyer un commissaire en Bulgarie et pour
y prendre en mains les rênes du gouvernement, et si elle avait pris des
mesures pour occuper les ports ou le pays tout entier, nous aurions,
quoi qu’il pût arriver, pris une décision. Mais le gouvernement crut
qu’il était nécessaire d’abord de prévenir des actes semblables, et
c’est dans ce sens que nous avons agi. Je pense qu’il est désirable que
les discussions de nos Délégations montrent que personne dans notre
monarchie ne veut la guerre. Tous nous désirons la paix, mais point
cependant à tout prix.»

Ces paroles de MM. Kálnoky et Tisza signifiaient clairement qu’une
intervention armée de la Russie en Bulgarie serait un _casus belli_.
Elles répondaient au sentiment général de l’Autriche-Hongrie, car les
deux présidents élus des Délégations, M. Smolka pour la Cisleithanie,
et M. Tisza, le frère du ministre, pour la Transleithanie, avaient, à
l’ouverture des séances, prononcé des discours encore plus fermes et
même plus belliqueux. «Les peuples de la monarchie, et en première ligne
les Hongrois, avait dit M. Tisza, pensent avec raison que les grands
intérêts qu’a le pays en Orient ne sauraient, à aucun prix, être
abandonnés et qu’il faudrait les sauvegarder, dût-on même pour cela
affronter un conflit armé.» De son côté, M. Smolka, après avoir constaté
que l’empereur François-Joseph a su maintenir la paix, avait posé la
question de savoir si, en présence des graves événements extérieurs,
cette même paix est assurée pour l’avenir, et il avait répondu en
élevant des doutes à cet égard. «Fidèle à sa tradition, avait ajouté M.
Smolka, la Délégation, cette fois encore, ne se refusera pas à
reconnaître que maintenant, plus que jamais, il convient de tout mettre
en oeuvre pour que l’Autriche-Hongrie soit à même de prendre, dans le
conseil des nations, la place qui impose le respect à laquelle elle a
droit, de telle sorte qu’on sache bien que ses peuples loyaux sont
fermement résolus à sauvegarder, quoi qu’il arrive, sa haute situation,
à la défendre par tous les moyens, même par l’_ultima ratio_.»

Dans son discours du 13 novembre, le comte Kálnoky avait clairement fait
entendre qu’en barrant le chemin à la Russie, il pouvait compter sur
l’appui de l’Angleterre et de l’Italie. «Les vues identiques, avait-il
dit, du gouvernement anglais, au sujet de l’importante question
européenne engagée en ce moment, et son désir de maintenir la paix nous
permettent d’espérer que l’Angleterre se joindrait aussi à nous, en cas
de nécessité.»

Quant à l’Italie, il avait insisté sur les relations amicales existant
entre ce pays et l’Autriche-Hongrie et il avait admis «toute
l’importance des intérêts de l’Italie comme puissance méditerranéenne,
qui ne pouvait voir sans s’émouvoir un changement dans la balance des
pouvoirs en Orient. L’Italie, de son côté, comprenait qu’il était
nécessaire de garantir les intérêts de l’Europe en Orient et elle
comptait que l’entente politique actuelle se maintiendrait, au grand
avantage de leurs intérêts respectifs».

Le comte Kálnoky n’hésitait pas à dire que, «si l’Autriche-Hongrie était
obligée d’intervenir d’une façon décidée en Orient, son programme
trouverait des adhérents et des appuis et serait soutenu par toutes les
puissances.»

Il parlait «des intérêts communs qui unissaient l’Allemagne et
l’Autriche et qui étaient la base de leur amitié, sans toutefois
qu’aucun des deux États eût renoncé à son action indépendante au point
de devoir soutenir en tout son allié. Mais en ce qui concernait la
Bulgarie, il n’existait pas entre les deux cabinets la moindre
divergence d’opinion, mais au contraire des sentiments les plus amicaux
de confiance réciproque.»

La Russie, voyant se dresser devant elle une coalition de toutes les
puissances, la France exceptée, crut prudent de ne pas envoyer en
Bulgarie les Cosaques annoncés par le général Kaulbars. Elle avait donc
fait une déplorable campagne; car, outre le désagrément d’une retraite
tardive et maladroite, elle s’était aliéné les sympathies des
populations qui lui devaient leur indépendance. Les leçons de l’histoire
profitent peu, car la Russie avait précédemment commis la même faute en
Serbie. Après avoir obtenu pour les Serbes, en 1820, une indépendance
presque complète, elle entretint dans le pays une agitation permanente,
afin de le forcer de se jeter dans ses bras. A force d’or, elle suscita
une série de conspirations et de rébellions et elle força successivement
Milosch, le prince Michel et Alexandre Kara-George à abdiquer et à se
réfugier en Autriche. Fatigués de ces intrigues, les Serbes finirent par
se soustraire complètement à l’influence de la Russie, et quoique
récemment ce soit aux victoires russes que la Serbie doive ses derniers
agrandissements, ce n’est pas à Saint-Pétersbourg que Belgrade demande
ses inspirations.

La Russie veut-elle faire de la Bulgarie une province vassale, alors il
faut y envoyer régner une de ses créatures, appuyée sur des régiments
moscovites. Si le prince jouit d’une certaine indépendance et s’il n’est
soutenu que par des troupes bulgares, il devra agir dans l’intérêt du
pays, ou il sera renversé par ses sujets. S’il doit, au contraire, obéir
aux instructions du czar, la pratique du régime constitutionnel sera
impossible. Même avec le secours du coup d’État, le prince de Battenberg
n’a pu continuer à gouverner en opposition avec les sentiments et les
voeux du pays. Ce que veut la Russie ne peut être obtenu que par une
occupation permanente.

En présence d’une semblable éventualité, quelle serait l’attitude des
puissances?

La Turquie, par déférence pour la Russie, peut bien envoyer au prince
Ferdinand la déclaration qu’il règne à Sophia contrairement au traité de
Berlin; mais le sultan comprend qu’il ne peut tolérer les aigles russes
en Roumélie sans avoir à se préparer à passer bientôt en Asie.
L’Autriche et surtout la Hongrie ne souffriront jamais que la Bulgarie
devienne une dépendance de la Russie. Les deux ministres dirigeants
Kálnoky et Tisza ont déclaré avec une netteté presque menaçante qu’ils
s’y opposeraient par les armes. On parle parfois d’un partage qui
pourrait se faire entre les deux empires qui se disputent la péninsule
balkanique, l’Autriche prenant la moitié occidentale avec Salonique et
la Russie la moitié orientale avec Constantinople. Mais la position de
l’Autriche ne serait pas tenable. Un des écrivains militaires russes les
plus capables, le général Fadéeff, a dit que le chemin qui va de Moscou
à Constantinople passe par Vienne. Rien n’est plus vrai. L’Autriche
devra être réduite à l’impuissance avant qu’elle permette que la Russie
occupe les rives du Bosphore.

Si l’Autriche intervenait pour empêcher l’entrée des Russes en Bulgarie,
sur quels alliés pourrait-elle compter? Le traité d’alliance
austro-italo-allemand, que M. de Bismarck a cru bon de publier
récemment, n’oblige l’Allemagne et l’Italie à venir au secours de
l’Autriche que si elle était attaquée par la Russie; et on ne peut
soutenir qu’en occupant la Bulgarie, la Russie attaquerait l’Autriche.
Dans son discours du 6 février dernier (1888), M. de Bismarck semble
avoir fait entendre que, dans ce cas, l’Allemagne ne devrait pas
secourir son alliée. «Y aurait-il, a dit le chancelier, des difficultés
si la Russie voulait faire valoir ses droits en Bulgarie à main armée?
Je n’en sais rien, et cela ne nous regarde pas. Nous n’allons ni appuyer
ni conseiller l’action violente et je ne crois pas qu’on y soit disposé.
Je suis même à peu près sûr que cette disposition n’existe pas.» En
outre, contrairement à l’opinion exprimée par les ministres autrichiens
et hongrois, le prince de Bismarck a reconnu à la Russie le droit de
réclamer une influence prépondérante en Bulgarie, en raison des
sacrifices qu’elle a faits pour affranchir ce pays; et à l’appui de
cette appréciation, il soutient en ce moment (avril 1888) à
Constantinople l’opposition de la diplomatie russe au maintien du prince
Ferdinand à Sophia. Néanmoins, il n’est pas probable que l’Allemagne
puisse ne pas venir en aide à l’Autriche, si cette puissance était
amenée à s’opposer, par la force, à l’entrée d’un corps d’armée russe en
Bulgarie. MM. Kálnoky et Tisza n’auraient point fait entendre en automne
1886, au sein des Délégations, un veto aussi net sans avoir consulté
Berlin. M. de Bismarck, en expliquant la publication du traité
d’alliance et dans sa lettre récente au comte Kálnoky, à propos de la
mort de l’empereur Guillaume, a parlé avec insistance de la communauté
d’intérêts qui est la base solide de l’entente des deux empires. Or, il
ne peut ignorer que l’Autriche-Hongrie considère l’indépendance de la
Bulgarie comme un intérêt vital pour elle. Si le traité d’alliance ne
signifie pas que l’Autriche trouverait un appui, quand elle s’opposerait
à une occupation russe de la Bulgarie, ce traité serait pour elle de
nulle valeur, car il n’est pas à prévoir que la Russie aille envahir les
provinces autrichiennes. Si le czar n’a pas mis à exécution les menaces
qu’avait fait entendre le général Kaulbars, c’est apparemment parce
qu’il sait que l’Autriche ne serait pas, en fin de compte, seule à lui
tenir tête.

Comme l’a fait entendre M. Kálnoky, l’Autriche pourrait aussi compter
sur l’Italie et même, en certaine mesure, sur l’Angleterre. Certes, le
gouvernement anglais n’a signé avec les États de la triple alliance
aucun traité et on peut ajouter, je pense, qu’il n’a même pris aucun
engagement, parce que l’opinion publique et le Parlement ne veulent pas
que l’Angleterre prenne à l’avance une position décidée dans les
affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraîner
l’Angleterre dans le conflit. D’abord, tous les partis sont favorables à
l’indépendance de la Bulgarie et opposés par conséquent à une
intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve complètement
l’attitude de lord Salisbury[2]. En second lieu, si les armées russes
victorieuses s’avançaient dans la Péninsule, il est presque certain que
la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrêter. Enfin,
si un choc doit avoir lieu tôt ou tard entre la Russie et l’Angleterre,
il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que
dans les déserts de l’Asie centrale ou dans les gorges de l’Afghanistan.

[Note 2: Des députés bulgares s'étaient adressés à M. Gladstone pour
le prier «d'élever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si
puissante, qui a toujours été écoutée avec tant de respect et de
sympathie par la grande nation russe, afin d'éloigner par ses conseils
et sa médiation les graves dangers qui menaçaient leur pays et de sauver
leur liberté et leur indépendance, dont la conquête avait reçu naguère
son noble appui».

M. Gladstone leur répondit par la lettre suivante:

Hawarden Castle, 7 novembre 1886.

Messieurs,

J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une déclaration
publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien
rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans.
Mes opinions et mes désirs concernant les provinces émancipées ou
autonomes de l'empire ottoman ont été toujours les mêmes. Je considère
les libertés qu'elles ont obtenues du sultan comme devant être à leur
usage et à leur profit et elles ne doivent être ni en tout ni en partie
remises à nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du précédent
empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la liberté soumise à
certaines obligations légitimes; mais si les Bulgares devaient être
réduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait à disparaître.
Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidèle
aux traditions qui méritèrent a son regretté prédécesseur un juste
tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir élever ma voix
en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction
qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle différence d'opinion à ce
sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du
Royaume-Uni n'est pas fidèlement représenté dans les conseils de
l'Europe par notre ministre actuel des affaires étrangères.

J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très dévoué serviteur.

W.-E. Gladstone.]

Les journaux radicaux anglais ont prétendu récemment que l’Angleterre
pourrait voir sans crainte et même avec avantage pour son commerce les
Russes occuper Constantinople. Cela serait vrai si l’Angleterre se
résignait à perdre les Indes ou du moins le passage par le canal de
Suez. Mais quel homme d’État anglais oserait préconiser semblable
politique? Les Russes établis à Constantinople domineraient l’Asie
Mineure et pourraient sans difficulté envoyer à Suez, par terre, une
armée assez puissante pour rendre vaine toute résistance. Il s’ensuit
que l’Angleterre a un intérêt non moindre que l’Autriche à ne point
permettre que la Bulgarie tombe aux mains de la Russie.

N’oublions pas de parler de la Roumanie, qui a été récompensée de
l’utile secours qu’elle avait apporté aux Russes par la perte d’une
partie de son territoire. Elle voit clairement que si la Russie occupait
la Bulgarie, elle serait entourée de toutes parts et perdrait bientôt
son indépendance. Elle ne veut donc plus accorder le passage aux armées
russes et c’est pour s’y opposer qu’elle fait en ce moment de Bucharest
un immense camp retranché imprenable, sauf par un blocus très prolongé
et presque impossible. Qu’il y ait ou non un traité, l’Autriche peut
compter sur l’appui très précieux de la Roumanie, car l’intérêt national
commande cette entente.

Pour faire face à presque toute l’Europe, la Russie aurait-elle le
secours de la France? C’est probable, et l’armée française, si
nombreuse, si brave, si bien équipée, suffirait presque pour rétablir
l’équilibre. Mais quand et comment la France interviendrait-elle? Si,
comme c’est probable, l’Allemagne observe, au début, une neutralité
armée et bienveillante pour l’empire austro-hongrois, mais sans prendre
part à la lutte, la France ira-t-elle déclarer la guerre à l’Autriche,
qu’elle ne peut atteindre que par mer, alors que celle-ci défendrait
l’indépendance des peuples affranchis des Balkans, cette cause qui
devrait être chère aux Français, comme elle l’est aux Italiens! Il y
aurait beaucoup d’hésitations et de temps perdu, et dans cet intervalle
le sort de la campagne pourrait se décider.

Heureusement, au moment où j’écris ces lignes, le danger de cet
épouvantable conflit que chacun redoute et croit toujours prochain
semble s’éloigner. L’empereur de Russie n’est nullement belliqueux,
dit-on; il désire sincèrement maintenir la paix. En outre, il doit
savoir que si la guerre devait éclater, elle serait «poussée à fond»
comme le voulait M. de Bismarck en 1866, pour le cas où l’Autriche
n’aurait pas accepté ses conditions. On a même indiqué quelles seraient
en cas de victoire complète les exigences de l’Allemagne et de
l’Autriche: la Pologne reconstituée dans ses limites anciennes et
reconnue indépendante, sous un archiduc autrichien; les provinces
baltiques annexées à la Prusse, la Bessarabie, où habitent beaucoup de
Roumains, cédée à la Roumanie; la Finlande restituée à la Suède et la
Russie rejetée ainsi au delà du Dnieper et devenue presque une puissance
asiatique. Mais c’est en parlant d’elle qu’on peut dire très justement
qu’il ne faut pas vendre ni se partager la peau de l’ours avant de
l’avoir abattu.

Sans s’arrêter à discuter ces prévisions lointaines et peut-être
chimériques, on ne peut nier que l’avenir en Orient est incertain et
menaçant. Que le prince de Cobourg se maintienne à Sophia ou qu’il en
soit éloigné par l’abandon de ses sujets ou par une révolte militaire,
la question reste entière[3]. La Russie ne veut pas que la Bulgarie
échappe définitivement à son influence et l’Autriche ne veut pas que les
Russes dominent sur les Balkans. Il n’est qu’une solution qui puisse
écarter le danger de guerre, en donnant satisfaction à tous les
intérêts: ce serait de réunir, dans une confédération à liens très
lâches, et en respectant pleinement les autonomies nationales, la
Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie d’Europe et même la Grèce.
Les trois bases essentielles seraient: union douanière, tribunal suprême
fédéral pour régler les différends, et secours réciproque en cas
d’attaque. Je ne puis croire chimérique cette idée que j’ai développée
dans le second volume de mon livre _La Péninsule des Balkans_, car elle
a été préconisée depuis longtemps par M. Gladstone et récemment par M.
Tisza, le premier ministre de Hongrie, par M. Ristitch, premier
ministre de Serbie, et aussi par un éminent musulman hindou, le nawab
sir Salar Jung, dans une excellente étude faite sur place de l’état
actuel de l’empire ottoman. (_Nineteenth Century_, oct. 1887.)

Avril 1888.

[Note 3: Pour le côté diplomatique de la question, on consultera le
travail si consciencieux de M. Rolin-Jæquemyns dans la _Revue de Droit
international_, t. XIX (1887), no 2: _Documents relatifs à la question
bulgare_.]

ÉMILE DE LAVELEYE

LA PÉNINSULE DES BALKANS

VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE

TOME I

PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1888

BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE

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